Archives mensuelles : juin 2014

Le mot du 11 juin 2014

Triumvirat

          Le bureau politique de l’UMP a confirmé à l’unanimité, nous a-t-on dit, la désignation d’un triumvirat à la direction provisoire du mouvement jusqu’à novembre 2014, dans l’attente d’un nouveau président du parti. La nouveauté, sans doute résultat d’un compromis, est l’arrivée de M. Jean-Luc Chatel comme secrétaire général chargé d’administrer l’UMP « au nom et avec » ledit trio, composé de trois anciens Premiers ministres : MM. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon.

          Terme remontant à l’histoire de Rome, triumvirat (du latin triumviratus, « commission de triumvirs ») a désigné la charge, la dignité, de triumvir, et aussi l’ensemble de trois triumvirs. Un triumvir (de trium, gén. de tres, « trois », et de vir, viri, « homme ») n’était pas forcément un individu tout-puissant se situant aux plus hauts échelons de Rome : c’était un magistrat inférieur au sein d’un collège composé de trois membres (probablement pour que, justement, aucun de ces trois personnages ne puisse devenir trop puissant…). En revanche, les triumvirs pouvaient être investis de pouvoirs exceptionnels pour administrer la branche qui leur était attribuée : voirie, surveillance de prisonniers, police nocturne, inventaire des domaines…

     Toujours dans l’histoire romaine, triumvirat a désigné particulièrement, cette fois, trois puissants personnages qui s’entendirent (peut-être pas tout à fait sincèrement, et provisoirement) pour se partager le pouvoir. Le premier triumvirat sortit de l’alliance de Pompée, Crassus et César… et se termina par la guerre civile après la mort de Crassus. César et Pompée, sans doute dès le début, souhaitaient chacun que le tiercé fût dans l’ordre, à leur profit. Ou, mieux, qu’il n’en restât qu’un !

            Le second triumvirat associe Octave, Antoine (ou Marc Antoine) et Lépide. Cela se terminera, pour Antoine, par la défaite d’Actium, et l’époux de Cléopâtre se suicidera. Ayant le champ libre, Octave se muera en Auguste, empereur tout-puissant.

            Dans l’histoire de la France, le terme est assez souvent utilisé pour désigner les trois hommes que l’on considère comme avoir dominé le Comité de salut public : Robespierre, Couthon et Saint-Just.

            Triumvirat sera assez souvent repris dans la langue pour désigner l’association de trois personnes détenant un pouvoir quelconque, exerçant une influence, etc. Le terme est parfois utilisé humoristiquement pour qualifier l’association de trios très divers : trois défauts, trois personnalités de milieux professionnels, trois notions, trois dirigeants syndicaux, trois chefs cuisiniers, trois sportifs… Pour cette raison, même quand le vocable est employé de façon neutre, et sérieusement, on ressent une notion qui ˗ et c’est injuste ˗ oscille entre le péjoratif et la moquerie narquoise. Ce ressenti s’applique également à troïka, mot russe qui, à l’origine, désigne un grand traîneau ou landau tiré par trois chevaux, et qui a été couramment repris pour parler d’une direction à trois (personnalités, institutions ou pays). Là encore, le terme est usité très souvent avec une intention sarcastique ou critique à l’égard de ces trios divers, à qui l’on reproche de tout décider arbitrairement et/ou de détenir trop de pouvoir(s).

            On ne peut pas, pour éviter cette connotation, utiliser, par référence à Alexandre Dumas, « les trois mousquetaires » (qui pourrait d’autant mieux aller qu’il y a ici aussi un… quatrième mousquetaire : ce secrétaire général qui est adjoint) : les trois politiciens chevronnés sont un peu plus près, étant donné leur âge, des trois « vieux de la vieille » (Noël-Noël, Jean Gabin et Pierre Fresnay) de Gilles Grangier, d’après René Fallet, que des fougueux bretteurs de M. de Tréville (ou… Troisville).

            Trio, utilisé pour désigner trois personnes, est, de même, employé très souvent avec une connotation familière, amusée, ou critique : « Ce trio de Pieds-Nickelés a complètement joué de travers et fait perdre à son équipe la demi-finale de la Coupe de France… ».

Le mot du 9 juin 2014

Braquage

            Les jours fériés ˗ et plus particulièrement les longs « ponts » ˗ sont propices aux cambriolages et aux braquages, compte tenu de l’affectation à la circulation d’effectifs importants de policiers et de la présence souvent réduite en nombre des employés des magasins… Illustration de ce constat : un homme seul, porteur d’une arme d’épaule qu’il avait dissimulée dans un sac, a facilement pu maîtriser, en cette Pentecôte, l’unique employée d’une bijouterie parisienne, et faire main basse sur des montres de luxe. Après avoir enfermé la vendeuse dans la salle du coffre, il est parti… par le métro ! Le montant du butin serait très important.

            Le mot braquage est revenu très souvent dans l’actualité, en France, notamment à propos de bijouteries-joailleries qui ont été dévalisées ces derniers mois. La multiplication des agressions de commerces justifie évidemment l’emploi récurrent du vocable, mais, si celui-ci est utilisé si constamment, c’est aussi parce qu’il n’y a pas pléthore de synonymes ni de mots de sens très voisin ! Un braquage est, précisément, une attaque perpétrée avec la menace ou l’usage d’une arme. Les termes les plus approchants sont sans doute l’anglicisme hold-up et attaque à main armée, cambriolage à main armée.

            Attaque et cambriolage tout court ne conviennent pas, chacun en conviendra. En revanche, « braquage à main armée » est donc un pléonasme, tandis que « braquage à la voiture-bélier » est admissible dès lors qu’il y a bien conjonction de l’emploi d’un véhicule pour enfoncer une porte et/ou une vitrine, puis attaque à main armée.

            Braquage a certainement encore une connotation familière, populaire, mais qui tend à s’estomper.

            Braquer une voiture, c’est orienter les roues directrices du véhicule dans une direction voulue… Mais c’est le conducteur, l’automobiliste, que l’on braque, quand on cherche à voler sa voiture ; « braquer une voiture » est dans ce cas du langage populaire, mais fort usuel, du même genre que « braquer un magasin »… Si l’on oriente une arme, si on la dirige sur quelqu’un, on la… braque sur cette personne : pour faire un braquage, par exemple.

Le mot du 6 juin 2014

Parachutiste

            En ce jour du Débarquement (avec un D majuscule, puisqu’il s’agit du nom, employé au sens absolu, d’un événement marquant de l’Histoire1) ont été célébrés, à juste titre, tous les combattants de la Liberté engagés dans cette gigantesque opération.

               Pour autant, il ne faut pas oublier, entre autres, les quelques dizaines de parachutistes du « Manchot », le colonel Bourgoin, qui sautèrent sur la Bretagne à partir du 5 juin, pour encadrer et renforcer les maquis bretons, en premier celui, très important, de Saint-Marcel (Morbihan). On estime que leur combat empêcha les Allemands d’acheminer sur-le-champ un renfort de quelque 85 000 hommes en Normandie afin de s’opposer au débarquement.

             Joseph Kessel a retracé l’épopée des hommes du 2e régiment de chasseurs parachutistes SAS dans le Bataillon du ciel, porté au cinéma en 1947, en deux épisodes, par le réalisateur Alexandre Esway, avec Pierre Blanchar, Henri Nassiet, Pierre(-)Louis, Mouloudji, René Lefèvre, Jean Wall, Raymond Bussières…

            Un épisode du 6 juin qui a frappé les esprits est évidemment l’aventure du parachutiste américain John Steele (1912-1969), du 505e régiment de parachutistes, qui, dans la nuit du 5 au 6 juin, fut largué, avec une poignée de ses camarades, non, comme prévu, aux abords du bourg de Sainte-Mère-Église (et non « Sainte-Mère-l’Église »), mais carrément au-dessus du village. Le récit de Steele est sujet à caution, pour certains de ceux qui ont participé au largage comme pour certains historiens, tel Gilles Perrault, qui, dans son témoignage Gens d’ici, utilise le conditionnel pour relater ce fait, anecdotique au regard de l’Histoire.

             Steele va donc se retrouver ˗ ou se serait retrouvé ˗ accroché au clocher de l’église, dans l’impossibilité de se sortir de cette situation. Il choisit alors de faire le mort, afin qu’aucun Allemand ne le prenne pour cible. Au bout de deux heures… seulement ( !) un soldat ennemi, du nom de Rudolf May, serait venu le décrocher…

            Quoi qu’il en soit, l’histoire est inscrite durablement dans les mémoires des Sainte-Mère-Églisais comme de tout un chacun par la présence d’un mannequin accroché à l’église…

        Le Français André-Jacques Garnerin (1769-1823) est le premier parachutiste de l’Histoire, par son saut effectué le 22 octobre 1797 au-dessus du parc Monceau, à Paris, depuis un ballon. D’une hauteur d’environ 900 mètres. Son élève et future épouse, Jeanne Geneviève Labrosse, est la première femme à sauter en parachute, le 12 octobre 1799.

            Le mot parachute a été relevé pour la première fois en 1784, dans une lettre de Joseph [de] Montgolfier, le fameux industriel, inventeur, avec son frère Jacques-Étienne, de la montgolfière, au sens d’ « appareil permettant de ralentir la chute d’une personne ou d’un objet qui tombe d’un aérostat ». La formation du mot coule de source : para-, « protection contre » (cf. parapluie, paratonnerre, parasoleil… et paracrotte) et chute.

1. En revanche, il ne faut pas mettre de majuscule quand on écrit : le débarquement du 6 juin 1944.  Cf. : la Révolution, mais : la révolution de 1789.

Le mot du 3 juin 2014

 Virulence

            De nombreux médias soulignent la virulence du Premier ministre français Manuel Valls dans la plupart de ses interventions. Cette intensité dans la fougue oratoire détonne (« sort du ton habituel »), et même… détone (avec un seul « n » : explose !), par comparaison avec la placidité, ou, plutôt, la modération qu’affichait M. Jean-Marc Ayrault. Ce dernier se forçait peut-être, en un certain nombre d’occasions, au sang-froid et à l’égalité d’humeur…

            Cette vivacité généralement peu allègre, mais le plus souvent caustique, est en adéquation avec le visage le plus souvent fermé, maussade, malgracieux, presque haineux, qu’arbore M. Valls, assis à son banc, lorsqu’il écoute les parlementaires de l’opposition lors des séances des « Questions au gouvernement » filmées par les caméras de France 3. Loin de s’astreindre à l’imperturbabilité et à l’impassibilité, le Premier ministre exprime, sans doute excessivement, par ses expressions et par son regard furieux (« Opposition, souviens-toi qu’un œil noir te regarde ! », cf. Carmen de Bizet ! J ) son engagement entier. Ses partisans y voient certainement la franchise, la sincérité de ses options, la conviction de ses opinions…

            Cependant, virulence (du bas latin et latin chrétien virulentia, « mauvaise odeur, infection » ; au figuré : « poison [d’une hérésie] » )n’est pas un terme à connotation positive, sympathique. En médecine, autrefois, le mot désignait le caractère de ce qui est « nocif pour l’organisme humain ». Plus près de nous, en biologie, on y voit la « capacité d’un germe infectieux de se multiplier dans l’organisme et d’y provoquer un état pathologique ». Et, si l’on y voit certes du mordant, de la vigueur, de la vivacité, le vocable a une forte et indéniable charge de nocivité, d’agressivité…

Le mot du 2 juin 2014

Abdication

        Le roi d’Espagne Juan Carlos Ier, monté sur le trône en 1975, a annoncé lundi 2 juin qu’il allait abdiquer au profit de son fils Felipe, 46 ans. Âgé de 76 ans, le monarque ibérique s’efface donc après un règne d’environ huit lustres tandis que la reine Elizabeth II, elle, n’entend pas, semble-t-il, d’après les informations venant constamment d’outre-Manche, céder la place, à 88 ans (née le 21 avril 1926), ni à son fils ni à un autre membre de la famille…

      Très apprécié durant de nombreuses années en tant que monarque démocrate, Juan Carlos Ier se retire sur une fin de règne beaucoup plus contestée, marquée par les soucis de santé, mais aussi, et surtout, aux yeux des Espagnols, par des scandales divers.

          Tout en soulignant que Juan Carlos Ier a été « le plus grand promoteur de notre démocratie », le Premier ministre, Mariano Rajoy, a souhaité que même si le processus d’abdication doit être approuvé auparavant par une loi organique le Congrès espagnol approuve rapidement la nomination comme roi de Felipe.

            Au sens juridique d’ « action de renoncer à de hautes fonctions, à une dignité, à une charge », la première datation relevée se trouve dans André Thevet, les Vrais pourtraits et vies des hommes illustres grecz, latins et payens, recueilliz de leurs tableaux, livres, médailles antiques et modernes (1584), 541 v°, Delboulle dans Quémada, Datations et documents lexicographiques : matériaux pour l’histoire du vocabulaire français  : « Mais pour son abdication volontaire [de la dignité de chancelier] ne peut-il adoucir le cœur ulcéré du roy ».

           Dans un contexte devenu difficile, Juan Carlos Ier ne s’est pas enfermé dans l’obstination, mais a opté à raison pour un désistement, une renonciation, qui ainsi ne prend pas l’allure d’un abandon pénible, d’une chute affligeante .