Le mot du 9 mars 2015

figurant 

            Les médias concentrent de plus en plus leur attention sur les stars, sur les vedettes « kankables » (de l’anglais to bank, « rapporter de l’argent »). Cela concerne principalement le cinéma, où, censés attirer des foules de spectateurs, des actrices et acteurs en vue sont courtisés par les réalisateurs… et par les producteurs. Ce comportement finit par brider les scénaristes, par influencer les choix de distribution, par imposer à l’excès des comédiens et comédiennes au jeu parfois réduit à de sempiternelles mimiques rebattues…

             Par ailleurs, les énormes exigences financières des stars, ou les ponts d’or qu’on leur consent spontanément, accaparent les budgets, que ce soit au théâtre ou pour le grand écran. Exunt alors, trop souvent, les excellents seconds  ou troisièmes rôles tenus par de formidables acteurs, et qui donnent de la chair, et bien plus d’intérêt, à une histoire. (Ils sont rares, les longs-métrages de qualité reposant uniquement sur quelques acteurs exceptionnels, tel, assurément, le Limier, de Joseph L. Mankiewicz, avec Laurence Olivier et Michael Caine.) Quant aux petits rôles, qui, multipliés, pourraient assurer du travail à nombre de comédiens, ils sont réduits à la portion congrue…

            Il ne faudrait pas oublier les figurants et figurantes… Comme son nom l’indique, le figurant (la figurante) n’interprète pas un personnage, mais il (elle) le représente, il (elle) le figure. Les figurants… figurent donc dans une ou deux scènes, généralement sans prononcer la moindre parole, mais ne… figurent pas au générique, ni sur les programmes.

            Destinés à « faire nombre », à compléter un groupe, une assistance, une armée, une foule, les figurants sont donc des acteurs dits « de complément », qui sont rarement complimentés, puisqu’on ne leur donne pas l’occasion de se mettre en valeur, en évidence (surtout s’ils doivent porter un masque, une cagoule, etc. !). Au théâtre, le figurant est appelé « hallebardier », par allusion, dit-on, aux nombreux emplois muets de porteurs de hallebardes, de piques, de lances, au sein des tragédies classiques se déroulant dans l’Antiquité gréco-romaine ou bien au Moyen Âge.

          Si le figurant ou la figurante a, comme on dit, une « gueule » ou un physique intéressant, un réalisateur peut décider d’insister sur son visage ou sur toute sa personne. Ainsi, ces modestes acteurs pourront-ils « camper une silhouette », ce qui sera peut-être l’amorce d’une brillante carrière… Le stade suivant consisterait à leur confier le soin de lancer une ou plusieurs répliques, ce qui pourrait les lancer eux-mêmes. Dans ce cas, on dira qu’ils font de la « figuration intelligente ».

            Mais, ensuite, il ne faudrait pas que leur carrière tombe en… pannes, c’est-à-dire se résume à interpréter des rôles sans importance, peu gratifiants à tous points de vue : des « pannes » ou « panouilles », à l’image des personnages joués par Marcello Mastroianni et Jean Rochefort dans Salut l’artiste, d’Yves Robert.

      Au-delà du cinéma et du théâtre, figurants et figurantes, ainsi que les expressions comportant ces termes, ont été repris dans tous les milieux pour parler de personnes dont la présence relève de la décoration, qui se conduisent en potiches… ou qui ne se montrent pas très actives dans leur travail : « Alors, cette nouvelle secrétaire ?…  –  Oh ! Elle a fait beaucoup de cinéma les premiers jours ! Maintenant, elle fait de la figuration… »

            On a traduit par le Figurant le titre anglais, Spite Marriage, d’un des longs-métrages muets de Buster Keaton. Même en noir et blanc, le génial mime, comédien et cinéaste ne se cantonnait pas à un rôle incolore de figurant.

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