Le mot du 11 mars 2015

gérontin

            Pour écarter de leur route des rivaux, les postulants à telle ou telle haute fonction, à telle ou telle sinécure de la République, à tel ou tel mandat électif, dénoncent mezza voce l’âge avancé de certains de leurs concurrents…

            Certes, on entendra rarement, surtout si des micros sont présents, des amabilités comme « vieille barbe », « vieux birbe », « vieille baderne », « vieux fossile », « barbon »,  « vieux débris », « dinosaure »…, mais, en petit comité, les propos se lâcheront. Ouvertement, les remarques venimeuses sont enrobées de malignité narquoise, de rosserie rouée, de malice moqueuse : on salue la longévité de carrière, on rend hommage aux (sous-entendu : trop) nombreuses fonctions assurées par les « anciens ». À l’intérieur d’un même parti politique, par exemple, les « camarades », les « compagnons », les « collègues » en situation de rivalité useront, inspirés entre autres par l’abbé Troubert de Balzac (il faut lire le Curé de Tours !), d’allusions perfides à petites touches…

            Il y a quelque quarante ans, des médecins inventèrent le mot gérontin, qui, à l’époque, fut alors mentionné dans plusieurs recueils de « mots dans le vent ». Par ce vocable, les membres de la Faculté entendaient établir une distinction entre les personnes du troisième âge demeurant en pleine forme (en moyenne, jusqu’à soixante-quinze ans) et les « grands vieillards » (au-delà de quatre-vingts / quatre-vingt-cinq ans).

            Gérontin était formé de géronte et de la terminaison –tin, qui rappelait lutin, voire le nom propre Tintin, patronyme du héros de la BD dû à Hergé. Le vocable se voulait valorisant et allègre… mais il fut ressenti, au mieux, comme une blague sans intérêt, au pis comme un terme déplaisant où ressortait surtout géronte, mot très employé par les auteurs classiques pour qualifier un vieillard ridicule. Aux yeux de ses créateurs, familiers de termes médicaux comme gérontologue, gérontologie et gérontisme, gérontin n’avait évidemment pas de connotations péjoratives.

            Le compositeur et chanteur fantaisiste Henri Salvador fut jusqu’à la fin de sa longue vie un vrai gérontin. (Avec lui, on avait même droit au… « chant des gérontins » ; pardon, Alphonse Varney, Alexandre Dumas et Auguste Maquet, pour ce jeu de mots facile sur votre fameux Chant des girondins !)

            Georges Clemenceau (SANS accent aigu sur le premier !), appelé au pouvoir à… soixante-seize ans, en 1917, démontra que des seniors d’âge certain pouvaient, énergie et esprit caustique à l’appui, se montrer capables d’exercer de lourdes responsabilités.

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