Archives mensuelles : juin 2015

Le mot du 12 juin 2015

guignol

 

            Le bouclage concomitant, et très prenant, de plusieurs livres, ces derniers jours, n’a pas permis de rédiger aussi des chroniques « Mot du jour » (depuis le 5). Je reprends aujourd’hui leur envoi…

            « Faire le guignol » se dit aujourd’hui, et depuis un certain nombre d’années, dans la fameuse langue dite « des banlieues », « bouffonner ». En français plus classique, si l’on peut dire car cela est également familier et populaire,  c’est « faire l’imbécile, faire l’idiot, faire le crétin », voire « faire le con », « débloquer ».

            L’avatar   contemporain   du   guignol   serait   donc   le   « bouffon »   (et la « bouffonne »), penserez-vous… Eh (eh, et non « et », comme une erreur d’orthographe le fait souvent écrire) bien, non !  Dans la tchatche des cités, l’acception  de  « bouffon(ne) »   ne  correspond  pa s à « plaisantin », « rigolo », « gugusse », charlot », mais à « nul(le) », « moins que rien », « con(ne) » et autres amabilités du même tonneau, ou du même caniveau.

            D’une façon générale, attention aux acceptions et à l’emploi de guignol : ce vocable s’applique aussi bien à quelqu’un qui, volontairement, en toute conscience, fait le rigolo, veut amuser, qu’à des personnes involontairement ridicules ou comiques. En particulier, le terme est utilisé à propos d’individus qui, par leur incompétence, leur incurie, leur nullité, ont perdu tout crédit.

            Des phrases comme « Quels guignols ! », « Que faire avec un pareil guignol !? », etc., sont donc ambiguës, et, à l’oral, le contexte et la prononciation devront être explicites. À l’écrit, le contexte, la ponctuation et le recours aux guillemets ou à l’italique doivent éclairer le lecteur.

          Ce nom commun de guignol découle du nom propre de la marionnette créée par le Lyonnais Laurent Mourguet en 1797. Né dans une pauvre famille de tisseurs, Mourguet fera mille métiers avant de se mettre arracheur de dents. On pense que c’est pour attirer les clients qu’il crée alors un petit théâtre de marionnettes, type de spectacle déjà en vogue à Lyon.

            En 1804, il renonce à arracher les quenottes et à vendre des antidouleurs pour se consacrer à ses marionnettes, aidé par le père Thomas, un cordonnier et joyeux buveur qui lui aurait donné spontanément la réplique, et qui, ensuite, serait devenu véritablement un associé de Mourguet.

            Le premier personnage du théâtre de Mourguet aurait été Polichinelle, puis Gnafron aurait été créé, à partir du vrai savetier-comparse, notamment pour remplacer le père Thomas les jours où celui-ci était absent. Guignol n’est apparu qu’ensuite, en 1808 ou 1810. Les historiens sont divisés quant à l’origine du nom adopté par Mourguet et à la physionomie de la marionnette : pour certains, Mourguet aurait sculpté un voisin canut d’origine lombarde, Jean Siflavio Chignol ; pour d’autres, le marionnettiste se serait inspiré de sa propre physionomie, et le nom viendrait de « C’est guignolant ! » (= « C’est tordant ! »), expression d’un ami canut de Mourguet. Ou du père Thomas, peut-être.

            Guignol représentait le canut –  les ouvriers, les petits employés… –, et les textes de Mourguet raillaient la maréchaussée, symbole du pouvoir et des nantis, ainsi que le pouvoir lui-même. Marionnettiste, Mourguet était donc aussi un chansonnier qui eût pu, quelque cent ou cent cinquante ans plus tard, faire les beaux jours du Caveau de la République, du Théâtre des Deux-Ânes, et autres lieux où, en principe, l’on ne se soumet pas à l’autocensure, à l’hypocrisie ni à la veulerie du politiquement correct et du consensus mou

              Par « guignols », on désigne, au Palais-Bourbon, deux loges situées au-dessus des entrées latérales de l’Hémicycle, en raison de leur revêtement de feutrine rouge qui évoque les théâtres de marionnettes. D’autant plus que seules dépassent les têtes de ceux qui y prennent place (photographes, techniciens de télévision…) !

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La question du jour :

            « Doit-on mettre une majuscule au mot maison, par exemple  dans « la maison X… », quand  il désigne une firme, un établissement commercial ou industriel, un magasin… ? »

            Non, il n’y a aucune raison, dès lors que maison n’est pas le premier terme de la raison sociale, n’appartient pas à la dénomination officielle de l’entreprise.  Cela, quelle que soit l’importance de l’entreprise…  La firme Trucmuche n’est pas la firme « Maison Trucmuche ». (De plus, on peut se demander si cela ne pourrait pas poser des problèmes juridiques…)

 

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La citation du jour :

« On passe les trois quarts de sa vie à vouloir sans faire, et le dernier quart à faire sans vouloir. » (Diderot.)

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Le mot du 4 juin 2015

unanimité

 

            Des dirigeants, des responsables de partis, de mouvements, de syndicats, d’associations, de clubs, de collectivités quelconques, mettent en avant, pour s’en féliciter, l’accord général exprimé  –  lors de congrès, d’assemblées générales, de symposiums… – par les militants, par les adhérents, par les affiliés. Il est de bonne guerre, pour ces personnes rompues aux astuces de langage, de présenter ainsi les choses, car cette présentation correspond effectivement à une réalité… du moment.

            Mais l’observateur impartial doit faire remarquer que l’unanimité du jour n’est plus du tout l’unanimité d’hier quand la moitié ou les trois quarts des adhérents ont déserté en quelques mois les rangs du mouvement, du syndicat ou de l’association ; quand le nombre des sympathisants convaincus a fondu récemment comme beurre au soleil, a rétréci comme peau de chagrin…

            L’étymon est le latin unanimitas, « accord, concorde, harmonie ».

      On se gardera de dire ou d’écrire : « à la totale unanimité » (ou : « à l’unanimité totale »), « tous à l’unanimité », ou encore « tous unanimes », qui sont d’incontestables pléonasmes enfonçant des portes ouvertes !

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La question du jour :

            « Pourquoi la phrase : « Sur cette route, la distance entre chaque arbre est constante  » serait-elle incorrecte ? »

            Tout simplement parce que cela est un non-sens, un illogisme… « Chaque arbre » équivaut à « chacun des arbres ». Or, pour qu’il y ait un intervalle de temps ou d’espace, il faut qu’il y ait DEUX choses.  La formulation correcte – parce que répondant au bon sens, à la logique – est : « … la distance entre deux arbres (ou : … la distance entre les arbres».

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La citation du jour :

            « Tout ce qui est excessif est insignifiant. » (Talleyrand.)

Le mot du 3 juin 2015

négligence 

         L’éducation nationale a le chic pour attirer l’attention, ces derniers temps. Mais  pas  pour  ses  qualités…   Je  ne  reviendrai  pas  sur  le  jargon  grotesque,  « guignolesque »  oserai-je,   des   fonctionnaires   pédants   qui  ont  rédigé   (cf.  « Phébus », chronique du 11 mai 2015) des définitions telles que : « se déplacer de façon autonome, plus longtemps et plus vite, dans un milieu aquatique profond standardisé » pour le trop simple, sans doute, « nager en piscine »…

         J’imagine combien l’ami Alain Rey a dû s’esclaffer à la lecture de ce charabia affecté, et combien Jacques Cellard, instituteur, linguiste et romancier,  qui tint avec humour et talent la chronique « Langue française » du journal le Monde – et notamment grand spécialiste de la langue populaire, de l’argot  –  se serait étranglé de rire…

       En ce début juin, les fonctionnaires de l’éducation nationale ont dû avoir les oreilles qui sifflaient : le… buzz s’est fait autour de deux grossières fautes d’orthographe laissées l’une dans la convocation aux épreuves ES du baccalauréat de l’académie de Besançon, l’autre émanant des académies de Créteil-Paris-Versailles, au sujet du « Diplôme National du Brevet » (= majuscules pleines de bouffissure, et totalement injustifiées !).

      Dans le premier cas, on a pu lire : « Aucun numéro d’inscription ne sera communiquer », et, dans le second, « L’utilisation des téléphones portables, Smartphones ou tout autre appareil électronique est interdites ». Bien évidemment, il n’est pas question de parler de fautes dues à l’inculture, à l’ignorance.   Chacun   voit   bien qu’on ne pourrait pas dire : « ne sera transmettre »,   mais   bien : « ne sera transmis », et que le sujet est au singulier : « L’utilisation »…  d’où : « est interdite ».

       Non, il y a, en l’occurrence, du relâchement, de la désinvolture, du laisser-aller, de la négligence…  Ce qui est très regrettable, fâcheux, s’agissant de textes émanant de l’éducation nationale.

       Il ne faut pas faire toute une montagne de deux fautes d’orthographe, et vouer aux gémonies, en conséquence, toute l’éducation nationale, enseignants compris. Mais le rapprochement entre les deux faits survenus à quelques semaines de distance conduit à faire le constat suivant : d’un côté, on passe sans doute beaucoup de temps à chercher midi à quatorze heures, à couper les cheveux en quatre, pour aboutir à la rédaction de textes prétentieux, amphigouriques, pédants, cuistres, alors que, d’un autre côté, on n’assure pas le minimum des règles de base, fondamentales, essentielles.

         Si les fonctionnaires de l’éducation nationale n’ont pas le coup d’œil lors de la saisie et – ou – de la relecture de leurs textes avant publication, il est alors peut-être bon de rappeler à Mme Vallaud-Belkacem qu’il existe des correcteurs-réviseurs, de vrais professionnels rompus à la relecture rigoureuse de tous textes : livres, journaux, articles sur le Web, etc.  Il n’y a jamais de honte à faire relire ses textes par d’autres paires d’yeux, dès lors que cela assure la qualité des écrits au service des lecteurs, au service des usagers de la langue française, au service des citoyens.

        Négligence vient du latin negligentia (ou : neglegentia), « insouciance, manquement, faute, péché, oubli de ses devoirs… ».

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La citation du jour :

            « Le sot a un grand avantage sur l’homme d’esprit : c’est qu’il est toujours content de lui ! » (Napoléon Bonaparte.)

Le mot du 2 juin 2015

« tri sélectif »

 

            Tous les jours on nous rebat (et non « rabat », même au Maroc ! ☺ ) les oreilles, à la radio comme à la télévision, avec le « tri sélectif », que chacun doit pratiquer dès l’enfance pour sauver la planète Terre et ses habitants !  Cette incitation relève assurément de bonnes intentions et d’une réelle prise de conscience : il faut s’en féliciter.

            Gaspiller moins, utiliser plus intelligemment toutes les énergies, protéger l’environnement… :  voilà une démarche des plus louables, reposant sur le fait de tout trier avec logique et bon sens selon des critères précis.  Mais, le propre de n’importe quel tri étant d’être une… sélection (cf. l’excellent Trésor de la langue française  du CNRS), « tri sélectif » appartient incontestablement à cette catégorie  de fautes de français que l’on appelle  pléonasmes : « dune de sable », «  congère  de  neige »,   «  monopole  exclusif »,  « s’entraider  mutuellement »,  « voler dans l’air », « prévoir à l’avance », etc.

        À l’instar de ceux qui utilisent tout à fait ! à la place du simple oui !, considéré par eux comme dévalué et ne garantissant plus rien (ce qui peut n’être pas faux !!), les adeptes du « tri sélectif » doivent s’imaginer que rajouter l’adjectif apporte une caution de sérieux et donne de l’importance, par exemple, à une campagne de sensibilisation…

 

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La question du jour :

      Parmi les nombreuses questions reçues depuis dimanche, retenons aujourd’hui celle-ci, qui relève de l’orthotypographie (composante à part entière de l’orthographe d’usage) : « Combien de majuscules doit-on mettre à caisse des dépôts et consignations ? ».

            Même s’il est éventuellement usuel d’utiliser un sigle pour désigner une société, une firme, une association, un établissement, une compagnie, etc.,  les noms de ces derniers s’écrivent avec une majuscule au premier terme (terme générique ou premier substantif), aux adjectifs qui peuvent le précéder et aux noms propres. Ainsi, ce n’est pas parce que l’on dit couramment SNCF  qu’il y aura une capitale à chacun des mots (« Société Nationale des Chemins de Fer [français] »). Non, la majuscule à Société suffit : Société nationale des chemins de fer français.

            La réponse est donc : Caisse des dépôts et consignations.

 

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La citation du jour :

        « La politique ne consiste pas à faire taire les problèmes, mais à faire taire ceux qui les posent. » (Henri Queuille, 1884-1970 ;  homme politique français,  plusieurs fois ministre sous la IIIe République, trois fois président du conseil sous la IVe.)

Le mot du 30 mai 2015

« Roland » 

          C’est   le   retour   de  «  Roland  »,  pour  une  quinzaine  de  jours,  dans  les  « étranges lucarnes » – ainsi André Fressoz, alias André Ribaud, journaliste, directeur du Canard enchaîné, désignait-il les écrans de télévision, notamment dans sa célèbre chronique-pastiche « La cour », de 1960 à 1969. « Roland », où l’on va voir, entre autres, « Rafa » (= Rafael Nadal, champion de tennis espagnol, pour ceux qui l’ignoreraient encore), « Djoko » (Novak Djokovic, un Serbe autre as actuel de la petite balle jaune), et « Roger » (surtout, prononcer « Rodgère »  : Roger Federer, champion suisse).

         Les barbares ès courts de tennis devraient enfin avoir compris : « Roland », c’est le stade de tennis Roland-Garros, situé à l’ouest de Paris, à la frontière du bois de Boulogne (… c’est-à-dire Paris) et Boulogne-Billancourt. Je devrais dire : « Boulogne », tellement le mot Billancourt est rayé de leur vocabulaire, d’une façon générale, par les journalistes. Pas seulement par eux : le passé prolétaire de la seconde composante de la ville la plus peuplée des Hauts-de-Seine ne fait pas chic, alors beaucoup jettent aux oubliettes cette partie du toponyme…

   Si l’adoption familière, bon enfant, d’abréviations, ou d’expressions savoureuses  comme de surnoms populaires,  ne saurait choquer en matière de sport, la façon dont certains emploient et prononcent « Roland » à tout bout de champ suscite le malaise. Spontanément, on songe au personnage ridicule et infatué de la Marie-Chantal inventée par le danseur Jacques Chazot dans les années 1960, et à une couche de la société pratiquant la connivence de privilégiés, l’entre-soi des « pipoles »… Certaines pratiques de la langue française, certains  de ses accents « sociaux », sont aussi révélateurs que le vocabulaire employé quotidiennement.

N. B. : le trait d’union à Roland-Garros pour ce lieu est obligatoire = quand on voit le stade, on ne voit pas le célèbre aviateur éponyme (mort dans un combat aérien en octobre 1918).

 

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La dictée « ludique » d’Asnières-sur-Seine, en dépit d’un contexte particulier, s’est déroulée, comme d’habitude, dans la bonne humeur et l’alacrité générale, samedi 30 mai. Et, comme d’habitude aussi, la catégorie des « champions et professionnels » s’est mise en valeur, notamment avec des familiers des podiums : Paul Levart s’est classé premier, avec l’unique zéro faute de la journée. Il a été talonné, dans l’ordre, par Daniel Malot et Pierre Dérat. Celui-ci accède à la troisième marche en ne devançant que d’un demi-point une autre grande championne des dictées : Solange Pascarel. De bons résultats ont été obtenus aussi en catégorie « amateurs ».

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La citation du jour :

            « Le tact est une qualité qui consiste à peindre les hommes tels qu’ils se voient. » (Abraham Lincoln.)