Le mot du 25 mai 2016 (1)

batteurs d’estrade

 

Sur la chaîne Public Sénat (émission « Preuves par 3 »), M. Christian Eckert, secrétaire d’État au budget, a notamment déclaré, visant les candidats Les Républicains à la primaire de droite : « Je souhaite bien du plaisir à ceux qui aujourd’hui battent les estrades en annonçant cent milliards d’euros d’économies. Cent milliards d’euros !… ». 

Il me semble que M. Eckert a été victime de ce que l’on appelle la paronymie : que viennent faire ici les éclaireurs d’une armée des siècles passés, à savoir les batteurs d’estrade Battre l’estrade, expression militaire venue de l’italien strada, « route, rue », a succédé à aller à l’estrade, notée dès le XVe siècle au sens de « parcourir les chemins en éclaireur(s), s’agissant de militaires ».  Hugo parle ainsi, dans les Misérables, des « coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l’estrade ».  

En dehors de son emploi réservé au monde militaire, batteur d’estrade a parfois, naguère, été repris par des auteurs au sens d’ « aventurier, coureur d’aventures ».

M. Eckert a certainement confondu avec bateleur, terme désignant, sans connotation dépréciative, une personne exécutant, sur des tréteaux ou sur des… estrades, des tours d’adresse ou de force dans des foires, sur des places publiques. Ces bateleurs faisaient partie de la parade présentant quelques numéros destinés à attirer le public vers un spectacle payant. Tous ceux qui ont vu et revu les Enfants du paradis, de Marcel Carné, savent que ce chef-d’œuvre du cinéma français propose une extraordinaire reconstitution* du « boulevard du Crime » dans les années 1830 (ce surnom a été donné au boulevard du Temple, à Paris, où étaient installés de nombreux théâtres donnant des pièces mélodramatiques comportant de nombreux crimes !). On y voit de nombreux bateleurs…

Toujours sans connotation péjorative, bateleur  a désigné également l’artiste préposé à la « réclame », aux annonces des numéros et spectacles que le public pourrait voir ensuite. Puis, comme ces paradistes, ces rabatteurs –  pour attirer les promeneurs et badauds  – en rajoutaient dans l’emphase propre aux camelots, aux bonisseurs, bateleur a pris une signification plus critique. Celle de « bonimenteur », de « baratineur ».

Je ne crois pas trahir la pensée de M. Eckert en avançant que c’est bateleurs d’estrades qu’il entendait employer, et non batteurs d’estrade.

 

* On ne saurait oublier de citer les décorateurs : Alexandre Trauner, Léon Barsacq et Raymond Gabutti.

Publicités

Les commentaires sont fermés.