Archives de Tag: Albert Simonin

Le mot du 1er octobre 2015

dézinguer

 

            Mme Nadine Morano fait le buzz non seulement pour de récents propos, mais aussi pour avoir, avec une verve digne du Michel Audiard des Tontons flingueurs (film de Georges Lautner, sur un scénario d’Albert Simonin),  parlé de « dézinguer » M. Nicolas Sarkozy. En saisissant la commission nationale d’investiture du mouvement Les Républicains « pour lui proposer de retirer l’investiture en Meurthe-et-Moselle à Nadine Morano », l’ex-chef de l’État s’est attiré les foudres de sa bouillante ex-groupie. M. Sarkozy, sans citer nommément  la  conseillère régionale de Lorraine, a fait allusion aux auteurs de « dérapages plus liés à un souci de publicité personnelle qu’à une réflexion approfondie »…

            Mme Morano s’étant auparavant portée candidate à l’élection primaire à droite pour la présidentielle de 2017, il est peut-être possible que les condamnations dont elle est l’objet ne soient pas inspirées uniquement par ses derniers propos. La politique est un billard à trois ou à quatre bandes, quel que soit le parti des joueurs…

            Évidemment furieuse de se voir lâchée par l’actuel président du parti Les Républicains –  un homme  qu’elle a soutenu constamment, sans fléchir, pendant vingt ans, au point d’être surnommée « le porte-flingue de Sarkozy » –, Mme Morano a déclaré qu’elle « dézinguerait » l’ex-président de la République s’il se présentait à la future présidentielle !

       Dézinguer n’est pas accueilli, même au sens propre, par tous les dictionnaires. C’est pourtant un verbe fort honnête, qui est l’antonyme de zinguer !  Comme zinguer  =  « recouvrir de zinc », « déposer du zinc sur une pièce », « traiter par zingage »,  dézinguer signifie donc « enlever le zinc d’un objet plaqué », « enlever le zinc d’un composé », etc.

            Dans  la  langue  populaire, zinguer  équivaut  à « galvaniser », « animer », « s’exalter ».  Toujours  en  français  argotique,  dézinguer  est  un synonyme de « désarticuler »,   « déglinguer »,   « démolir »…   et  aussi  de  « dessouder »,  de  « tuer » !  Ici, de tuer… politiquement, cela va de soi !   ☺

Le mot du 15 août 2015

dame pipi

 

            Les médias relaient depuis quelques jours le désespoir et la colère de plusieurs femmes quinquagénaires exerçant la profession familièrement désignée sous le nom de « dame pipi », avec deux minuscules et sans trait d’union (pluriel : des dames pipi). Généralement, cette dénomination ne se met pas entre guillemets ni en caractère italique.
Le premier emploi relevé par les lexicographes est attribué à Albert Simonin (1905-1980), qui fut un grand spécialiste de la langue verte, de l’argot. Successivement calicot, électricien, fumiste, négociant en perles, chauffeur de taxi et journaliste, cet « enfant de la Chapelle » baigna dès l’enfance dans le milieu « prolo » parisien. Tout cela en fit un expert de l’argot parisien, notamment du parler des truands, un expert reconnu pour sa précision, son exactitude.

            C’est dans son célèbre roman Touchez pas au grisbi (1953), premier volet de la trilogie ayant pour héros un truand vieillissant  –  Max le Menteur –, porté au cinéma avec talent par Jacques Becker, que l’on trouve (et avec un trait d’union) : dame-pipi. Son confrère romancier et scénariste Auguste Le Breton utilise, lui, Madame Pipi (avec deux majuscules et sans trait d’union) en 1954 dans Razzia sur la chnouf, autre énorme succès de librairie et du septième art, porté au cinéma par Henri Decoin. (Anecdote : Auguste Le Breton est le créateur du mot rififi, que son avocat d’alors lui suggéra de déposer !)

            Les dames pipi se retrouvant sans emploi sont des femmes se situant dans la tranche d’âge 50-60 ans, et travaillant pour la Mairie de Paris via la société de nettoyage Stem. À la suite d’un appel d’offres, c’est une société néerlandaise, 2theloo, qui a conquis ce marché. Apparemment, celle-ci veut mettre en place une nouvelle génération de « WC hyper clean », avec de jeunes employées bilingues français-anglais et mise à disposition de produits de toilette et de voyage.

            En principe, sauf erreur d’interprétation de la loi, le nouveau prestataire d’une société de nettoyage est obligé de garder le personnel sous contrat. Si j’ai bien compris l’argumentation de 2theloo (= « Aux toilettes »), la société néerlandaise ne se considère pas comme tenue de conserver l’ensemble des employés parce qu’elle ne serait pas une société de nettoyage, parce qu’elle ne serait pas un prestataire de service, mais un « concept de boutique-toilette payante vendant des produits »…

            À défaut d’un accord entre 2theloo, la Mairie de Paris, voire Stem, ce sera aux juges de dire si jeter ces femmes comme des serpillières, ainsi que l’a dit une dame pipi, est normal et légal, en France.  Le niveau d’une société ne s’estime-t-il pas, entre autres, à la façon dont elle traite ceux et celles qui remplissent les tâches les plus pénibles, les moins ragoûtantes ?…

            Quant à pipi, chacun se doute bien qu’il a été forgé par redoublement de la première syllabe de pisse, de pisser.