Archives de Tag: Anatole France

Le mot du mardi 8 septembre 2015

carotte

 

        Les buralistes français « fument », c’est-à-dire qu’ils sont « fumasses » contre le gouvernement, et notamment contre Mme Marisol Touraine, qui veut leur imposer des paquets de cigarettes « neutres », ayant tous la même présentation, avec un emballage reproduisant des photos peu ragoûtantes censées décourager les acheteurs. Ces photos-chocs, elles, ne sont pas du tout neutres, puisqu’elles représentent des tumeurs, des cancers, des dents cariées, et autres joyeusetés attribuées au tabac…

            Ces images qui donnent la nausée font-elles fuir  les divers clients du tabac du coin : simples acheteurs de timbres-poste,  joueurs du Loto national  et familiers des jeux de grattage ?… Les commerçants le soutiennent, de même qu’ils disent craindre une nouvelle et importante hausse du prix des paquets de cigarettes, une hausse qui rebuterait les acheteurs encore plus que ne le feraient les photos susmentionnées. Les pétuneurs des régions frontalières seraient évidemment tentés d’aller s’approvisionner qui en Andorre, qui en Belgique, qui en Allemagne…

        Convaincus d’être carottés  –   floués, escroqués, dupés  – par le gouvernement, les buralistes commencent à manifester leur colère en déversant des tonnes de carottes devant divers lieux. Cela, par référence à la « carotte » qui, depuis 1906, est l’emblème officiel et obligatoire des bureaux de tabac. Un symbole censé représenter le tabac à mâcher qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était vendu sous la forme d’une botte de brins compressés et liés qu’on appelait, sans doute par une vague comparaison de forme,  une « carotte ». Il fallait soi-même couper en morceaux et râper cette dernière pour pouvoir mâcher le tabac.

            Ces jours-ci, les commerçants « à la carotte » voient… rouge !

 

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La question du jour

            « Peut-on  écrire  « l’an  deux mil », ou la forme « l’an deux mille » s’impose-t-elle d’office ? »

            La règle traditionnelle est la suivante : mille ne s’écrit mil que dans une date, et à condition d’être suivi d’un autre adjectif numéral : Fait à Paris, en l’an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quinze. On peut considérer que c’est un archaïsme et/ou une préciosité qui ne figure, par exemple, que dans des actes notariés… Donc une exception inutile qui complique l’enseignement comme l’acquisition du français.

            Certains acceptent l’an mil, mais la norme est : l’an mille, l’an deux mille.

 

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La bourde du jour

            France 3 consacrait, ce mardi 8 septembre, un court reportage à l’illettrisme (N. B. : deux l et deux t !). Très bien ! Mais, ce qui était nettement moins bien, c’était de faire précéder ce sujet par une… grosse faute d’orthographe dans le grand titre du sujet précédent, qui portait sur la mort horrible d’un gamin tué par son père : « Le martyr du petit Bastien ». Si ce malheureux gosse a été un enfant martyr, c’est parce qu’il a subi un MARTYRE.

               Martyr désigne la personne martyrisée, et on ne met un e que si elle est du sexe féminin : Saint Pothin mourut en martyr en 177, et sainte Blandine fut martyre en même temps que lui… Le mot s’écrit toujours avec un e final quand il s’agit du supplice : Henri Béraud reçut le prix Goncourt 1922 pour le Martyre de l’obèse.

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L’articulet « dico » du jour

îlien(ne) n. et adj.

            Ce synonyme d’insulaire – mais avec des emplois plus circonscrits – s’écrit sans majuscule quand il est nom commun ou adjectif. On l’utilise surtout au sujet des natifs et/ou habitants des îles françaises proches du littoral atlantique. Il fait office de gentilé (ou de second ethnonyme) pour l’île aux Moines, dans le golfe du Morbihan, et pour les îles de Sein (Sénans), d’Ouessant (Ouessantins), d’Yeu (Ogiens), de Molène (Molénais), etc.

            Employé en tant que nom propre pour désigner les Sénans, les Groisillons, les  Ogiens ou les Molénais…, le terme prend alors obligatoirement une majuscule : Mon respect pour ces Îliens est immense !

 

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La citation du jour

            « Pour digérer le savoir, il faut l’avoir avalé avec appétit. » (Anatole France.)

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Le mot du 24 janvier 2015

trublion

            Le parti de la gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras devrait l’emporter nettement aux élections législatives organisées en Grèce demain 25 janvier… Voulant mettre fin à la politique austéritaire (voir le « Mot du jour » du 21 janvier) imposée par la « troïka » Union européenne – FMI – Banque centrale européenne, et qui asphyxie exagérément les Grecs, ce mouvement s’annonce comme un trublion très combatif.

            Sinon révolutionnaire, sauf aux yeux des plus conformistes des députés et fonctionnaires européens, Syriza se présente à tout le moins comme l’empêcheur de tourner en rond, un agitateur, un fâcheux, un importun, un parasite, un sacré perturbateur… Employer trublion peut sembler alors inadéquat, inapproprié.  En fait, le terme est différemment connoté, et il faut y prendre garde. Parfois, on voudra y mettre – ou l’on ressentira – une bienveillance un peu trop clémente (excessive, peut-être ?) à l’égard de quelqu’un, ou d’un groupe, qui joue les provocateurs et qui sème un joyeux… désordre, disons. En d’autres circonstances, la tolérance ou la compréhension seront moindres, et la condamnation plus affirmée. Le vocable sera alors manifestement utilisé pour fustiger un contestataire virulent, un agitateur plus qu’enquiquinant.

            Dans l’usage contemporain, trublion, quelles que soient les circonstances, est quasiment toujours utilisé avec une nuance de patience, d’indulgence, de mansuétude, voire de complaisance : Le trublion, tapi au fond de la classe, lançait sur ses camarades des boules de papier  ;  Ce trublion du PAF multiplie à l’antenne les blagues de potache  ; En prenant quinze minutes au peloton, y compris au leader de son équipe, ce trublion perturbe la tactique élaborée par chacun.

 

Un tiers de trombidion, un tiers de ludion et un tiers d’histrion

Anatole Thibault, plus connu sous son nom d’écrivain : Anatole France, ne dédaignait  pas  les  jeux de mots érudits… C’est ainsi qu’à partir du sobriquet de « Gamelle » donné au duc Philippe d’Orléans (1869-1926) il inventa trublion.

          Né en Grande-Bretagne, Louis Philippe Robert d’Orléans sera le prétendant orléaniste au trône de France, de la mort de son père, en 1894, à son propre décès, en 1926. Il aurait, en cas de restauration de la monarchie à son profit, régné sous le nom de Philippe VIII… Interdit de séjour en France en raison de la loi d’exil, il souhaite néanmoins faire son service militaire. Sans doute à la fois par convictions personnelles et pour renforcer son aura politique.

         Il pénètre donc illégalement en France, et va se présenter, le 2 février 1890, à la mairie du VIIIe arrondissement, puis au ministère de la Guerre. Des deux côtés, c’est une fin de non-recevoir (polie, sans doute). Le soir même, il est arrêté au domicile d’un de ses plus fervents « supporters » : le duc de Luynes, et incarcéré à la Conciergerie. Dans la foulée, il est condamné à deux ans de prison et envoyé à Clairvaux dès le 25 février ! Mais l’État républicain est aux petits soins : dans son… appartement-prison, et sous la surveillance probablement débonnaire et discrète d’un gardien personnel,  le prisonnier peut recevoir sa mère,  ses  maîtresses,   et  se  faire  livrer  de  très  riches  repas  fins.  Tout  cela – notamment le dernier point – est largement rapporté par la presse, et le duc et son entourage prennent conscience du discrédit qui pourrait en résulter. Philippe d’Orléans fait alors savoir tous azimuts qu’il ne veut que « la gamelle du soldat », ce qui suscite lazzis et quolibets et lui vaut, en tout cas momentanément, le surnom de « Gamelle ».

      Ce gêneur de prétendant orléaniste qui vient jeter la perturbation en sollicitant le droit de faire son service militaire est un vrai fauteur de troubles. Le  fin  érudit Anatole France va donc transformer ce surnom de « Gamelle » en « Trublion ». Pour cela, il va se référer au grec trublion et au latin trublium, d’où l’on avait tiré, en français, truble, « assiette, bol, plat… gamelle ». La proximité de trouble justifiait le calembour : « Gamelle » est un fauteur de troubles !  Un trublion, donc. C’est même « Trublion », autre surnom attaché à sa personne.

      Toujours avec une majuscule, Trublion(s) va désigner les agitateurs royalistes et nationalistes pendant l’affaire Dreyfus (le duc d’Orléans étant lui-même antidreyfusard) : « La fleur du nationalisme français, l’élite de nos Trublions… » (Anatole France, Sur la pierre blanche).

            Amnistié par le président Sadi Carnot, le joyeux prisonnier de Clairvaux sera reconduit à la frontière suisse le 4 juin de la même année. Il ne reviendra plus en France.

            Agaçant comme la larve (aoûtat) du trombidion, agité comme un ludion, cabotin comme un histrion, tel est assez souvent le trublion !

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            Message aux fidèles des dictées : la dictée de Sèvres (Hauts-de-Seine), au Centre international d’études pédagogiques, aura bien lieu, dans quelques semaines, mais la date n’a pas pu être fixée encore.  Ce devrait être chose faite dans les huit-dix jours.

Le mot du 3 décembre 2014

sapin

            Nous ne sommes qu’au début du mois, à trois semaines de Noël, mais partout, déjà, cela « sent le sapin » ! Que l’on se rassure, l’expression est à prendre au premier degré et non en son acception populaire, argotique, équivalant à : « ça sent une mort prochaine… ».

            Je parle bien du « beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verdure », etc., autrement dit  du conifère (du latin sappinus) particulièrement lié aux fêtes de fin d’année selon des traditions païennes anciennes qui furent parfois christianisées.  La mode moderne du « sapin de Noël », ou « arbre de Noël », ou « arbre des réjouissances », est à attribuer à la Grande-Bretagne, qui, au faîte de sa puissance, sous le règne de Victoria et de son époux Albert (c’est ce dernier qui aurait importé de sa Saxe natale cette tradition), donnait souvent le la des nouveautés.

          Sylviculteurs et fleuristes ne savent plus où donner de la tête pour satisfaire les familles qui d’ores et déjà installent dans le jardin ou dans l’appartement l’arbre – un sapin de Nordmann, très souvent, ou un épicéa –  qui, quelle que soit sa taille, sera abondamment décoré et illuminé.

          Arbre fort abondant, et de coût peu élevé, le sapin a été très utilisé dans la fabrication des cercueils. Aujourd’hui, les familles adoptent généralement des essences de bois plus nobles, en dépit du prix souvent élevé des cercueils, et même si l’on doit procéder à une incinération.

       Ce recours généralisé au sapin, autrefois, a justifié la popularisation de l’expression « redingote (ou costume, pardessus, paletot…) en sapin » désignant un cercueil, et l’expression « sonner le sapin » au sens d’ « annoncer la mort » : Ces violentes quintes de toux sonnent le sapin ! C’est également parce que le bois de cet arbre entrait dans la fabrication de la caisse des véhicules que les voitures de place, les fiacres, furent surnommés des « sapins ». « Il fallait d’abord trouver un fiacre, opération pénible et chanceuse, surtout quand il pleuvait. Si l’on était heureux, au bout d’un quart d’heure ou de vingt minutes, on arrêtait un sapin à rideaux rouges, monté par un vieux cocher à carrick, qui conduisait une haridelle boiteuse, ou, pour parler plus proprement, un horrible canasson » (Anatole France, la Vie en fleur). Pendant quelque temps, le surnom de « sapin » resta attaché aux taxis non hippomobiles et où ne subsistait plus la moindre planche venant du conifère résineux…