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Le mot du 11 mai 2015

phébus

            Boileau doit rugir de fureur en se frappant le front tandis que Molière et La Bruyère doivent se pâmer d’aise, voire se taper les fesses par terre,  de même que l’ensemble des humoristes spirituels qui ont fustigé la bêtise,  ridiculisé l’emphase de baudruches,  la bouffissure arrogante, la cuistrerie, l’infatuation, la présomption, la verve pompeuse…  Jules Renard, Alfred Capus, Alphonse Allais, Tristan Bernard, Cami, Maurice Donnay, revenez : vous avez du grain à moudre, comme disent les politiciens et les dirigeants syndicaux !  Pierre Dac, Jean Yanne, et vous les chansonniers de grande allure qui, en vrais fous du roi, disiez leurs quatre vérités aux gouvernants, revenez aussi : les épigrammes doivent ressortir !…

            Alors que les citoyens ayant les pieds sur terre déplorent, quelles que soient leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses, la baisse du niveau scolaire en ce qui concerne les bases fondamentales (lire, écrire, compter) et l’abandon des objectifs républicains : amener la totalité d’une population au plus haut niveau d’instruction et de culture possible, compte tenu des capacités et des aptitudes de chacun, de hauts fonctionnaires de l’éducation nationale, chargés de présenter des réformes utiles, pondent des textes ridicules relevant de l’amphigouri, du pathos, du charabia, du galimatias, du phébus…

            Phébus est un nom commun qui vient du nom propre de Gaston Phébus, plus précisément Gaston III de Foix (ou : de Foix-Béarn), fort brillant seigneur du XIVe siècle, auteur d’un renommé Livre de chasse.  Mais le style en fut jugé pompeux, et creux le contenu. D’où l’expression qui fut fort utilisée : donner dans le phébus :  « écrire et parler dans un jargon incompréhensible et pompeux, afin de masquer la vacuité du propos ».

            À l’issue – peut-on supposer, vu la profondeur abyssale de nombreux  passages des textes produits – de longues cogitations et de réflexions hors du commun, de hauts fonctionnaires censés réfléchir à la meilleure façon de former des têtes bien faites et bien pleines ont délivré le fruit croquignolet de leur transpiration…  Les élèves et leurs parents ont donc appris que l’éducation nationale va dorénavant enseigner aux scolaires comment « se déplacer de façon autonome, plus longtemps et plus vite, dans un milieu aquatique profond standardisé ». Si si !   Il y a trente ans, on aurait dit : « apprendre à nager dans une piscine ».

            Si l’on consulte la colonne « Ressources mobilisables par l’élève », on y apprend que celui-ci devra : «  Construire des points d’appuis efficaces favorisant un déplacement fluide. Maîtriser un effort associé à une respiration  « aquatique ». Prendre des informations sur soi pour favoriser un déplacement efficace et économique. Accepter les conditions particulières de l’apprentissage de la natation : peur de l’eau et exposition du corps au regard . »

            Encore de courts extraits de cette prose, pris çà ou là dans le texte diffusé : pour bien jouer au badminton ou au ping-pong, un élève devra « interpréter seul le jeu pour prendre des décisions et rechercher le gain d’un duel médié (?!) par une balle ou par un volant ». Le scolaire n’apprendra plus à courir, mais, ô nouveauté extraordinaire, à « créer de la vitesse », afin de « l’utiliser pour réaliser une performance mesurée, dans un milieu standardisé ».

            Au concours Lépine de l’amphigouri inutile, ces hauts fonctionnaires à l’indice administratif sans doute très élevé seraient bien placés pour une médaille d’or… J’invite d’ores et déjà mes confrères de l’académie Alphonse Allais à décerner au début de 2016 un « Alphonse » à ces génies du pathos, à charge pour ces derniers de venir chercher leur prix au Théâtre de la Huchette, à Paris.  Peut-être même faudrait-il créer une décoration spéciale, une médaille particulière…

            Nous incitons ces hauts fonctionnaires, en tout cas, à lire Boileau, La Fontaine, Molière, La Bruyère et bien d’autres bons auteurs, en leur suggérant par ailleurs de bien maintenir au programme les œuvres de ces écrivains. Tout est dit, et en une phrase, par Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Et délaissons les Trissotin et Vadius de Molière pour reprendre le portrait d’Acis, dressé par La Bruyère : « Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid. Que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : « Il pleut, il neige ». Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m’en féliciter ; dites : « Je vous trouve bon visage ». – Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et, d’ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant ? Qu’importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement : une chose vous manque, et c’est l’esprit. Ce n’est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l’opinion d’en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. […] »

*****

 

Le clin d’œil du jour :

            Vous avez échappé, dans la précédente chronique du jour « En tournée à La Havane », à la question : « Pourquoi les églises sont-elles fermées, à Cuba ? ». Vous aurez tout de même droit à la réponse : « C’est parce que l’on trouve que les fidèles cassent trop ! ».

Mais vous avez droit ici au dingbat :

                            A6  =  At

certainement aisé à déchiffrer !  ☺

Le mot du 23 juin 2014

crack

            L’arrestation d’un réseau de trafiquants de crack et de cocaïne dans le nord-est de Paris a fait les gros titres des médias lundi 23 juin. Crack est le nom donné à la forme base libre de ce qu’on appelle couramment « la cocaïne », et cette dénomination anglo-saxonne vient du bruit, du craquement sonore, qu’émet ce produit en brûlant. Il y a donc une parenté avec l’interjection/onomatopée française « crac ! », utilisée pour exprimer un bruit sec, celui de choses qui se brisent, se cassent, se déchirent…

            Cette onomatopée, notée en 1492, l’année où un certain Colomb découvrit sans le savoir le Nouveau Continent, a été créée pour traduire, très précisément, le « cri du faucon ayant des vers intestinaux » ! Pour Furetière (1690), c’est le nom d’une « maladie des faucons »… L’acception de « bruit de quelque chose qui se casse »est datée des années 1610, alors que c’est dès les années 1535-1540 que l’interjection a été notée pour marquer la promptitude ou la soudaineté. Au Canada, les locutions d’un crac, dans un crac, « rapidement », ont été très employées jusqu’au milieu du XXe siècle, semble-t-il.

            On retrouve les vers avec le nom composé crac-crac (non pas avec la tonalité contemporaine joyeusement égrillarde !), que des auteurs ont utilisé pour caractériser le bruit trahissant l’activité de ces bestioles à l’intérieur de meubles : « Ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des meubles dont j’entends le crac-crac dans ma chambre » (Eugénie de Guérin, Journal). Autres vers : ceux de Verlaine ! Le Trésor de la langue française mentionne un vers du poète où il est question d’un caleçon qui, en se déchirant, fait « crac ! ».  

            Solide blanc à jaunâtre, le crack se présente sous la forme de « cailloux » ; c’est pourquoi ce dernier mot, le plus souvent au singulier, est synonyme de crack, de même que son verlan phonétique youka. Autre contrepèterie : kecra, verlan de crack. Autres synonymes plus ou moins familiers : cocaïne purifiée, freebase, coke basée, ferrero, biscuit…

            Le nom du produit illicite est par ailleurs l’homographe et l’homophone du nom masculin d’origine britannique désignant un champion, un as, un « aigle », que ce soit en sport ou en tout autre domaine : « C’est un crack de l’algèbre », « Dès que la route s’élève, c’est un crack, qui rappelle les Bahamontès et Charly Gaul ! ». À l’origine, le terme a désigné un exceptionnel cheval de course, puis un lévrier de course également hors du commun. Et c’est par extension que le terme a été appliqué à un champion sportif remarquable ; une seconde extension a étendu l’emploi du vocable à propos de personnalités brillant dans une spécialité.

            Tout étant lié, imbriqué, il faut voir dans ce second crack au sens de « champion » un descendant de to crack, « faire du bruit en cassant, en… craquant ». De « faire du bruit », on est passé, en anglais, à « parler à voix haute, parler fort », donc « fanfaronner, se vanter »… D’où, encore, « vanter, faire l’éloge » : faire l’éloge d’un cheval de course extraordinaire, et vanter, porter aux nues, une personne. Voilà pourquoi ce cheval et cette personne sont devenus des cracks !

            On ne doit pas confondre les précédents termes avec le mot allemand krach, nom commun que l’on prononce « à la française » : « crac », et que l’on écrit sans majuscule. Sa signification est : « débâcle financière », « banqueroute », et c’est pourquoi « krach financier » et « krach boursier » sont des pléonasmes à bannir.

            Autre synonyme : krak (pluriel : kraks), mot d’origine arabe qui désigne une forteresse édifiée par les croisés en Palestine et en Syrie. On connaît surtout le krak des Chevaliers (C majuscule obligatoire : c’est son nom propre, dans l’Histoire), ouvrage fortifié construit dans le comté de Tripoli. Cette graphie a supplanté de nos jours les variantes karak, krac, parfois crac, utilisées dans certains textes.

            Par ailleurs, le substantif féminin craque, issu de craquer au sens de… « se vanter », « mentir », est couramment utilisé, dans la langue familière, comme synonyme de « baliverne », de « mensonge », d’ « affabulation » : raconter des craques. (On a même noté une interjection cracq ! utilisée pour manifester le peu de crédit accordé à ce qu’une personne venait de dire…) Faisant partie des dizaines et des dizaines d’expressions calembouresques fondées sur l’homonymie ou le rapprochement avec un nom de lieu, on ne manquera pas de mentionner ici : « être de Cracovie » et « venir de Cracovie », qui se rapportent à un grand menteur, à un raconteur de craques ! Il y eut même au Palais-Royal, à Paris, sous la Révolution, un « arbre de Cracovie », ainsi surnommé parce que ceux qui se réunissaient là échangeaient racontars, cancans, bouteillons…

            Ce site ne négligeant pas l’humour de qualité, cette chronique se terminera par un salut à l’humoriste Cami (1884-1958), dont Charlie Chaplin a dit qu’il était « le plus grand humoriste in the world ». Entre autres personnages burlesques, Cami a créé le baron de Crac, qui, dans son château de la Cracodière, raconte des… craques à ses invités, leur relatant ses aventures invraisemblables, ses exploits fantastiques. Cami s’est évidemment inspiré du fameux baron de Münchhausen, officier allemand ayant réellement existé, au XVIIIe siècle, et connu dans toute l’Europe pour ses affabulations transcrites par l’écrivain Rudolf Eric Raspe. Münchhausen fut surnommé, à son époque, le « baron de Crac » (le « baron du mensonge »), d’après… l’expression française « raconter des craques » !