Archives de Tag: Christophe de Margerie

Le mot du 22 octobre 2014

crash

           L’accident dont a été victime M. Christophe de Margerie, patron de Total, a été relaté dans tous les médias sous les termes de « crash de l’avion de M. de Margerie ». Bon nombre de défenseurs de la langue française ont dû alors sursauter… Non pas tellement à cause de l’emploi de crash, anglicisme que sa brièveté rend bien utile aux journalistes, contraints de « faire court » dans les titres. Écrasement, même tout court, est déjà plus long, mais on se sent obligé de dire et écrire écrasement au sol de l’avion – ce que la logique condamne comme pléonastique, même si l’aéronef pourrait aussi s’abîmer en mer –, parce qu’un écrasement, de chic, est compris au sens de « fait d’avoir été écrasé par quelque chose »…

            Non, ce qui a sans doute étonné, voire agacé, des usagers du français, c’est l’utilisation de crash alors que l’avion ne s’est pas écrasé au sol, n’est pas tombé alors qu’il volait : il roulait sur la piste !

            En fait, la signification de crash au sens d’ « écrasement brutal au sol » est si bien implantée que la seconde acception avalisée par des dictionnaires, « atterrissage d’un avion en catastrophe, « sur le ventre » », est délaissée. Et il en va de même pour une autre acception, elle aussi lexicalisée dans des dictionnaires et qui justifie l’emploi de crash alors que l’avion ne s’est pas écrasé au sol : « choc accidentel violent contre un obstacle ».

Publicités

Le mot du 21 octobre 2014

capitaine d’industrie

            Le décès accidentel du patron de Total, Christophe de Margerie, a entraîné l’emploi, par les médias et par les commentateurs en général, de la locution appropriée capitaine d’industrie. Même les nombreux sites internet d’information ne brillant pas par une maîtrise extrême de la langue française n’ont, semble-t-il, pas commis la bourde de parler de chevalier d’industrie…

            Le très remarquable Trésor de la langue française (CNRS Éditions), réalisé sous la direction de Paul Imbs, puis de Bernard Quemada,   a cependant tort de mentionner, à propos de capitaine d’industrie, « chef d’une grande entreprise industrielle ou commerciale » : « souvent péjoratif ». Non : « parfois péjoratif » ! Et pratiquement jamais, de nos jours… sauf s’il s’agit d’individus dont on sait qu’ils sont en même temps, et surtout, des chevaliers d’industrie. C’est-à-dire des escrocs, des affairistes, des hommes d’affaires peu regardants sur les méthodes et sur les moyens.

            La locution chevalier d’industrie ne date pas d’hier : elle remonte au XVIIe siècle ! Ce chevalier-là n’est pas le dévoué serviteur de nobles causes ; sans doute de fausse noblesse, ou de très petite noblesse désargentée, il essaie par tous les moyens de s’insérer dans une société plus huppée, plus respectable. Il est souvent le héros de romans d’aventure, ce que l’on a appelé, d’après des œuvres espagnoles, les « romans picaresques » (de l’espagnol picaro : « aventurier », puis « intrigant sans scrupules », « vaurien, fripon, individu de mauvaise vie… »). Ce chevalier à l’honnêteté très douteuse est le proche parent des chevaliers de la lune, des chevaliers d’aventure et des chevaliers de fortune.

            Bien évidemment, industrie n’a pas du tout, ici, l’acception aujourd’hui usuelle : depuis le XIVe siècle, ce terme issu du latin industria a signifié « activité secrète ». Par extension : « activité » tout court, mais en ayant la connotation particulière d’ « activité consistant à exécuter quelque chose avec habileté », de « moyen ingénieux ». De là, glissement sémantique vers « finesse », « ruse », « rouerie », « tromperie », « artifice », « fourberie » et compagnie ! Bref, par chevalier d’industrie on désignait un aigrefin, un escroc, un filou, qui par la hâblerie, la ruse et le mensonge roulait autrui dans la farine et se faisait sa place dans la société.

La locution ne peut être employée, aujourd’hui encore, qu’avec cette signification. Mais, si l’on n’a pas de preuves incontestables de la malhonnêteté de certains individus, on peut se retrouver accusé de calomnie, quoique ayant eu raison d’utiliser chevalier d’industrie à propos de telles ou telles personnes…