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Le mot du 23 juin 2014

crack

            L’arrestation d’un réseau de trafiquants de crack et de cocaïne dans le nord-est de Paris a fait les gros titres des médias lundi 23 juin. Crack est le nom donné à la forme base libre de ce qu’on appelle couramment « la cocaïne », et cette dénomination anglo-saxonne vient du bruit, du craquement sonore, qu’émet ce produit en brûlant. Il y a donc une parenté avec l’interjection/onomatopée française « crac ! », utilisée pour exprimer un bruit sec, celui de choses qui se brisent, se cassent, se déchirent…

            Cette onomatopée, notée en 1492, l’année où un certain Colomb découvrit sans le savoir le Nouveau Continent, a été créée pour traduire, très précisément, le « cri du faucon ayant des vers intestinaux » ! Pour Furetière (1690), c’est le nom d’une « maladie des faucons »… L’acception de « bruit de quelque chose qui se casse »est datée des années 1610, alors que c’est dès les années 1535-1540 que l’interjection a été notée pour marquer la promptitude ou la soudaineté. Au Canada, les locutions d’un crac, dans un crac, « rapidement », ont été très employées jusqu’au milieu du XXe siècle, semble-t-il.

            On retrouve les vers avec le nom composé crac-crac (non pas avec la tonalité contemporaine joyeusement égrillarde !), que des auteurs ont utilisé pour caractériser le bruit trahissant l’activité de ces bestioles à l’intérieur de meubles : « Ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des meubles dont j’entends le crac-crac dans ma chambre » (Eugénie de Guérin, Journal). Autres vers : ceux de Verlaine ! Le Trésor de la langue française mentionne un vers du poète où il est question d’un caleçon qui, en se déchirant, fait « crac ! ».  

            Solide blanc à jaunâtre, le crack se présente sous la forme de « cailloux » ; c’est pourquoi ce dernier mot, le plus souvent au singulier, est synonyme de crack, de même que son verlan phonétique youka. Autre contrepèterie : kecra, verlan de crack. Autres synonymes plus ou moins familiers : cocaïne purifiée, freebase, coke basée, ferrero, biscuit…

            Le nom du produit illicite est par ailleurs l’homographe et l’homophone du nom masculin d’origine britannique désignant un champion, un as, un « aigle », que ce soit en sport ou en tout autre domaine : « C’est un crack de l’algèbre », « Dès que la route s’élève, c’est un crack, qui rappelle les Bahamontès et Charly Gaul ! ». À l’origine, le terme a désigné un exceptionnel cheval de course, puis un lévrier de course également hors du commun. Et c’est par extension que le terme a été appliqué à un champion sportif remarquable ; une seconde extension a étendu l’emploi du vocable à propos de personnalités brillant dans une spécialité.

            Tout étant lié, imbriqué, il faut voir dans ce second crack au sens de « champion » un descendant de to crack, « faire du bruit en cassant, en… craquant ». De « faire du bruit », on est passé, en anglais, à « parler à voix haute, parler fort », donc « fanfaronner, se vanter »… D’où, encore, « vanter, faire l’éloge » : faire l’éloge d’un cheval de course extraordinaire, et vanter, porter aux nues, une personne. Voilà pourquoi ce cheval et cette personne sont devenus des cracks !

            On ne doit pas confondre les précédents termes avec le mot allemand krach, nom commun que l’on prononce « à la française » : « crac », et que l’on écrit sans majuscule. Sa signification est : « débâcle financière », « banqueroute », et c’est pourquoi « krach financier » et « krach boursier » sont des pléonasmes à bannir.

            Autre synonyme : krak (pluriel : kraks), mot d’origine arabe qui désigne une forteresse édifiée par les croisés en Palestine et en Syrie. On connaît surtout le krak des Chevaliers (C majuscule obligatoire : c’est son nom propre, dans l’Histoire), ouvrage fortifié construit dans le comté de Tripoli. Cette graphie a supplanté de nos jours les variantes karak, krac, parfois crac, utilisées dans certains textes.

            Par ailleurs, le substantif féminin craque, issu de craquer au sens de… « se vanter », « mentir », est couramment utilisé, dans la langue familière, comme synonyme de « baliverne », de « mensonge », d’ « affabulation » : raconter des craques. (On a même noté une interjection cracq ! utilisée pour manifester le peu de crédit accordé à ce qu’une personne venait de dire…) Faisant partie des dizaines et des dizaines d’expressions calembouresques fondées sur l’homonymie ou le rapprochement avec un nom de lieu, on ne manquera pas de mentionner ici : « être de Cracovie » et « venir de Cracovie », qui se rapportent à un grand menteur, à un raconteur de craques ! Il y eut même au Palais-Royal, à Paris, sous la Révolution, un « arbre de Cracovie », ainsi surnommé parce que ceux qui se réunissaient là échangeaient racontars, cancans, bouteillons…

            Ce site ne négligeant pas l’humour de qualité, cette chronique se terminera par un salut à l’humoriste Cami (1884-1958), dont Charlie Chaplin a dit qu’il était « le plus grand humoriste in the world ». Entre autres personnages burlesques, Cami a créé le baron de Crac, qui, dans son château de la Cracodière, raconte des… craques à ses invités, leur relatant ses aventures invraisemblables, ses exploits fantastiques. Cami s’est évidemment inspiré du fameux baron de Münchhausen, officier allemand ayant réellement existé, au XVIIIe siècle, et connu dans toute l’Europe pour ses affabulations transcrites par l’écrivain Rudolf Eric Raspe. Münchhausen fut surnommé, à son époque, le « baron de Crac » (le « baron du mensonge »), d’après… l’expression française « raconter des craques » !

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