Archives de Tag: Hugo

Le mot du 30 juillet 2017 (1)

La question du jour (et la réponse)

 

            « On m’a donné à corriger une pièce en alexandrins, une sorte de pastiche satirique du monde politique. Or, à diverses reprises, des vers sont à cheval sur plusieurs personnages…  Comment faut-il présenter le texte ? »

 

Vous avez là un cas classique, très fréquent au théâtre, de vers répartis sur plusieurs personnages (voir Racine, Corneille, Hugo…). La présentation orthodoxe, rigoureuse, consiste en une composition « en escalier » : le premier segment est « au fer » à gauche, puis on renfonce chaque morceau de la valeur exacte du précédent, augmentée d’une espace. Hugo en use et en abuse dans Mangeront-ils ?, une fantaisie de 1867 :

 

LE ROI, à part, regardant Aïrolo.

L’œil d’un gredin. Buvons l’horreur d’être clément

Jusqu’à la lie.

 

AÏROLO, à part.

 

Il est bête, et d’un fort calibre.

 

LE ROI, souriant à Aïrolo.

 

Te voilà vivant.

 

AÏROLO

 

Soit.

 

LE ROI

 

Et libre.

 

AÏROLO

 

Suis-je libre ?

J’y consens.

 

LE ROI

 

Te voilà gentilhomme.

 

AÏROLO, tâtant la plume à son bonnet.

 

                                                                   Huppé !

 

LE ROI, à part.

 

Je suis l’ânier poussif de cet âne échappé !

On dirait que c’est lui qui fait grâce. J’écume !

 

Etc.

 

 

*****

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Le mot du 28 octobre 2014

dissolution

          Prenant sans nul doute leurs désirs pour des réalités, des adversaires du président de la République et – ou – du gouvernement laissent entendre qu’une dissolution de l’Assemblée nationale interviendrait bientôt. Ils expriment là, en fait, plus un souhait qu’une conviction : on voit mal M. Hollande précipiter sa majorité dans le désastre, dans la débâcle ! Des politologues, des journalistes politiques, vont jusqu’à prédire que le Parti socialiste y perdrait neuf députés sur dix…

          Les députés dits « frondeurs » en sont bien conscients, qui savent jusqu’où ils peuvent aller, en se résignant à avaler des couleuvres.

          De dissolution à dissoudre, il n’y a évidemment qu’un pas. Je rappelle que ce verbe se conjugue comme absoudre. Il faut donc dire : « J’attends que ce comprimé se dissolve », et non « se dissoude », bien que Scarron ait employé ce subjonctif présent incorrect, et que Victor Hugo en ait fait autant – pour la rime avec coude – dans son poème Dieu (« Au seuil du gouffre ») : « Jusqu’à ce qu’il s’en aille en cendre1 et se dissoude ».

          À la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif, la lettre finale est un t, et non un « d » : il/elle se dissout. Notez, aussi, le s final du participe passé, dissous, bien que son féminin soit : dissoute.

          … Il serait plaisant qu’un jour une Assemblée soit dissoute pour avoir été dissolue (dévergondée, dépravée, débauchée) !  ☺

 1. Oui : cendre, au singulier.

Le mot du 10 juillet 2014

but

            La Coupe du monde de football, par association d’idées, est une bonne occasion de parler de la locution dans le but de, qui constitue encore un « cactus » (cf. Jacques Lanzmann et Jacques Dutronc, leur chanson les Cactus… et Georges Pompidou, qui, un jour, fit allusion aux paroles de cette « scie ») dans la vie de ceux qui entendent écrire le mieux possible. Et dans celle des professionnels qui sont chargés de complètement toiletter les textes, à savoir les correcteurs-réviseurs. Faut-il condamner péremptoirement cette locution, tel Littré il y a plus de douze décennies ? Peut-on l’utiliser, sans pour autant se faire traiter de laxiste, voire de mauvais usager du français ?…

            Des puristes, ou se considérant comme tels, continuent d’affirmer que cette formule ne peut ni s’expliquer ni se justifier, reprenant là le propos d’un bon grammairien de naguère, René Georgin. Comme chacun sait, Monsieur et Madame Tout-le-monde emploient de plus en plus généralement naguère (dont la signification : « il n’y a guère longtemps » est méconnue) au sens de jadis et d’autrefois… Face à une évolution généralisée, on ne peut quasiment rien contre ce glissement de sens erroné. Des centaines de « mauvais emplois » de… naguère sont avalisés aujourd’hui par les grammaires et par les dictionnaires : c’est comme cela que le français est une langue vivante, et le « bon usage » une notion évolutive.

            Maurice Grevisse (pas d’accent sur le premier e, mais il faut prononcer « Gré »), il y a déjà de nombreux lustres, affirmait que dans le but de était reçu par le meilleur usage et se justifiait « tout bonnement par l’analogie de dans la pensée, afin de… ». Quelques écrivains que nous avons la faiblesse de considérer comme de bons auteurs soucieux de la langue française – Flaubert, Hugo, Stendhal, Chateaubriand, Gide… – ont employé la locution. De plus en plus rares sont les ouvrages contemporains qui condamnent l’utilisation de dans le but.

            Alors, sur cette question, et aujourd’hui :   Grevisse, 1 – Littré, 0 !