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Le mot du 15 août 2015

dame pipi

 

            Les médias relaient depuis quelques jours le désespoir et la colère de plusieurs femmes quinquagénaires exerçant la profession familièrement désignée sous le nom de « dame pipi », avec deux minuscules et sans trait d’union (pluriel : des dames pipi). Généralement, cette dénomination ne se met pas entre guillemets ni en caractère italique.
Le premier emploi relevé par les lexicographes est attribué à Albert Simonin (1905-1980), qui fut un grand spécialiste de la langue verte, de l’argot. Successivement calicot, électricien, fumiste, négociant en perles, chauffeur de taxi et journaliste, cet « enfant de la Chapelle » baigna dès l’enfance dans le milieu « prolo » parisien. Tout cela en fit un expert de l’argot parisien, notamment du parler des truands, un expert reconnu pour sa précision, son exactitude.

            C’est dans son célèbre roman Touchez pas au grisbi (1953), premier volet de la trilogie ayant pour héros un truand vieillissant  –  Max le Menteur –, porté au cinéma avec talent par Jacques Becker, que l’on trouve (et avec un trait d’union) : dame-pipi. Son confrère romancier et scénariste Auguste Le Breton utilise, lui, Madame Pipi (avec deux majuscules et sans trait d’union) en 1954 dans Razzia sur la chnouf, autre énorme succès de librairie et du septième art, porté au cinéma par Henri Decoin. (Anecdote : Auguste Le Breton est le créateur du mot rififi, que son avocat d’alors lui suggéra de déposer !)

            Les dames pipi se retrouvant sans emploi sont des femmes se situant dans la tranche d’âge 50-60 ans, et travaillant pour la Mairie de Paris via la société de nettoyage Stem. À la suite d’un appel d’offres, c’est une société néerlandaise, 2theloo, qui a conquis ce marché. Apparemment, celle-ci veut mettre en place une nouvelle génération de « WC hyper clean », avec de jeunes employées bilingues français-anglais et mise à disposition de produits de toilette et de voyage.

            En principe, sauf erreur d’interprétation de la loi, le nouveau prestataire d’une société de nettoyage est obligé de garder le personnel sous contrat. Si j’ai bien compris l’argumentation de 2theloo (= « Aux toilettes »), la société néerlandaise ne se considère pas comme tenue de conserver l’ensemble des employés parce qu’elle ne serait pas une société de nettoyage, parce qu’elle ne serait pas un prestataire de service, mais un « concept de boutique-toilette payante vendant des produits »…

            À défaut d’un accord entre 2theloo, la Mairie de Paris, voire Stem, ce sera aux juges de dire si jeter ces femmes comme des serpillières, ainsi que l’a dit une dame pipi, est normal et légal, en France.  Le niveau d’une société ne s’estime-t-il pas, entre autres, à la façon dont elle traite ceux et celles qui remplissent les tâches les plus pénibles, les moins ragoûtantes ?…

            Quant à pipi, chacun se doute bien qu’il a été forgé par redoublement de la première syllabe de pisse, de pisser.