Archives de Tag: Jean Gabin

Le mot du 23 mars 2015

équipe

          Il est « tendance » aujourd’hui, chez la plupart des dirigeants d’entreprise, des  leaders  de  parti  politique,  des  meneurs d’associations diverses, bref : des « chefs » de toutes sortes, de mettre en avant la notion d’ « équipe ». Le mot étant ainsi chargé de plein de sous-entendus : on a une équipe parce que l’on a rallié à soi, à sa démarche, à sa gestion,  un groupe de collaborateurs dévoués, soudés, convaincus par la justesse de  ses idées ; on a une équipe parce que l’on est un responsable charismatique aux indéniables qualités intellectuelles et humaines…

            Par ailleurs, et sans pour autant que le « patron » donne trop de pouvoir à ses adjoints, l’existence d’une « équipe » peut permettre de diluer les responsabilités en certaines circonstances.

            Équipe a d’abord été un synonyme d’équipage, au sens d’ « équipage d’un bateau », exclusivement. Cette signification est sortie de l’usage, de même que l’acception de « groupe de bateaux ». Via équipage, équipe est lié à équiper, verbe apparu au sens de « naviguer » ou « embarquer » selon certains linguistes, ou au sens d’ « arranger » selon d’autres chercheurs.

            Déjà en ancien français le mot désigna des personnes qui pratiquaient ensemble un sport. Plus près de nous (fin XIXe siècle), équipe a repris cette signification, mais avec un sens faisant ressortir la notion de groupe d’équipiers, de coéquipiers, au sein de sports d’équipe.

            À  la  fin du XIXe siècle, le terme prend, avec l’industrialisation, le sens  de « groupe de travailleurs, d’ouvriers œuvrant à une même tâche » : travail en équipe, un homme d’équipe, l’équipe de nuit, etc.

            Plus   récemment,   au   XXe   siècle,  équipe devient un équivalent usuel de « bande », de « groupe de personnes », généralement quand il s’agit de parler avec sympathie de personnes familières ou de personnes qui s’amusent, se distraient : « L’équipe d’amis se réunissait tous les vendredis soir au bar de la Marine », « La joyeuse équipe fêtait le mariage d’Audrey »…

         Dans la production exceptionnelle du grand cinéaste que fut Julien Duvivier, on ne saurait oublier une évocation douce-amère du Front populaire : la Belle Équipe, film à la distribution remarquable :  Jean Gabin, Charles Vanel, Viviane Romance, Aimos (qui sera tué sur les barricades, à Paris, à la Libération), et nombre des grands acteurs qui tenaient constamment les multiples et riches seconds rôles des films d’avant-guerre. Le pessimisme constituant quasiment une constante chez Duvivier, celui-ci tourna une fin tragique. Cela ne plut ni au public… ni aux producteurs. Duvivier et son coscénariste  Charles   Spaak   furent   contraints   de   tourner   une seconde fin, « heureuse »…

            À notre connaissance, à la suite de différents procès, seule la version d’origine a, aujourd’hui, le droit d’être exploitée. En revanche, les ayants droit autorisent peut-être, dans le cadre d’animations consacrées à l’histoire du cinéma, la diffusion des deux fins.

            Et, bien sûr,  c’est la réprobation, la critique ou l’ironie, voire le mépris, qui peuvent sous-tendre des exclamations du type : « Tiens ! Voici la fine équipe ! », dont la valeur  sera renforcée par le ton employé !

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Sympathique première dictée à Tourcoing, samedi dernier, à la médiathèque André-Malraux. Plusieurs amis belges du club d’orthographe Le Cercle d’or étaient venus y participer.

Ce même jour, les quelque 500 finalistes du Championnat national du Maroc de langue française et d’orthographe s’affrontaient à Casablanca, dans une joyeuse ambiance dont se félicitent encore les parents d’élèves et les enseignants.

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La citation du jour :

            « L’historien est un prophète qui regarde en arrière. » (Henri Heine.)

[Je suppose que Heine parlait de vrais historiens, et non d’histrions qui cherchent à faire le « buzz » avec des hypothèses aventureuses et des anecdotes croustillantes…]

 

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Le mot du 5 octobre 2014

Gémeaux

           Charlène de Monaco, princesse du «  Rocher », a annoncé à un magazine britannique, Hello, qu’elle attendait des jumeaux… L’information est évidemment reprise par les médias français, et l’on peut noter que ces derniers adoptent de plus en plus la graphie francisée Charlène, avec un accent grave, au sujet de Charlene Lynette Wittstock, native de Bulawayo, au Zimbabwe.

            Si ces mêmes médias français n’ont jamais francisé Beatrix (des Pays-Bas) en Béatrice, et rarement Elizabeth II en Élisabeth II, l’attitude est différente avec les prénoms où un e précède une syllabe finale muette. Ceux qui ont fréquenté notamment les cassetins de correcteurs et les salles de rédaction savent combien de longues réflexions (☺) ont été entraînées par le prénom, à l’anglo-saxonne, de Marlene1 (née Maria Magdalena) Dietrich !… L’inoubliable interprète de Lili… Marlene2, réfugiée aux États-Unis, portera le prénom sans accent. Ses liens avec Jean Gabin pendant la Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat(e) après-guerre en feront quasiment une Française, et l’on sait qu’elle vivra à Paris des années 1975 jusqu’à son décès, en 1992. Son prénom, prononcé « marlène » bien sûr, était donc familier à bien des gens, et conduisait à franciser l’orthographe en Marlène. On trouve donc souvent en concurrence les deux formes, mais les dictionnaires ne retiennent que Marlene.

            Jumeau (féminin : jumelle, pluriel : jumeaux) vient du latin gemellus, au même sens. Pour certains, sans doute majoritaires, deux jumeaux est un pléonasme, car, s’il y a plus de deux enfants nés d’un même accouchement, on doit parler de triplés, de quadruplés, etc. ; pour d’autres, y compris des lexicologues et lexicographes, il est licite d’employer jumeaux pour qualifier plusieurs enfants, au-delà de deux. Pour échapper aux critiques, on réservera cependant l’utilisation de jumeaux à DEUX… gémeaux.

            Bien connu de ceux qui consultent les horoscopes, le mot Gémeaux est le nom d’un des signes du zodiaque, c’est-à-dire d’une des constellations. Il s’agit donc d’un nom propre, qui par conséquent doit s’écrire avec une majuscule : le signe des Gémeaux. Cette orthographe – une majuscule et le pluriel – est obligatoire en toutes circonstances : Ma femme est Gémeaux ; Mes deux sœurs sont des Gémeaux ; C’est un Gémeaux … puisque, à chaque fois, il y a une ellipse pour  « du signe des » : Ma femme est [du signe des] Gémeaux.

          Pour les Grecs, ces Gémeaux étaient Castor et Pollux; pour les Romains, il s’agissait de Remus et Romulus.

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1. Des disques allemands anciens comportent la graphie « Marleene« .

2. Il ne faudrait pas oublier, pour autant, que cette chanson, sous la graphie Lili Marleen, fut enregistrée, créée, par la comédienne et chanteuse allemande Lale Andersen en 1939. Cet air, adopté comme indicatif par la radio allemande de Bucarest en 1940, deviendra alors seulement très populaire, d’abord auprès des troupes du Reich, puis dans le monde entier.

Le mot du 11 juin 2014

Triumvirat

          Le bureau politique de l’UMP a confirmé à l’unanimité, nous a-t-on dit, la désignation d’un triumvirat à la direction provisoire du mouvement jusqu’à novembre 2014, dans l’attente d’un nouveau président du parti. La nouveauté, sans doute résultat d’un compromis, est l’arrivée de M. Jean-Luc Chatel comme secrétaire général chargé d’administrer l’UMP « au nom et avec » ledit trio, composé de trois anciens Premiers ministres : MM. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon.

          Terme remontant à l’histoire de Rome, triumvirat (du latin triumviratus, « commission de triumvirs ») a désigné la charge, la dignité, de triumvir, et aussi l’ensemble de trois triumvirs. Un triumvir (de trium, gén. de tres, « trois », et de vir, viri, « homme ») n’était pas forcément un individu tout-puissant se situant aux plus hauts échelons de Rome : c’était un magistrat inférieur au sein d’un collège composé de trois membres (probablement pour que, justement, aucun de ces trois personnages ne puisse devenir trop puissant…). En revanche, les triumvirs pouvaient être investis de pouvoirs exceptionnels pour administrer la branche qui leur était attribuée : voirie, surveillance de prisonniers, police nocturne, inventaire des domaines…

     Toujours dans l’histoire romaine, triumvirat a désigné particulièrement, cette fois, trois puissants personnages qui s’entendirent (peut-être pas tout à fait sincèrement, et provisoirement) pour se partager le pouvoir. Le premier triumvirat sortit de l’alliance de Pompée, Crassus et César… et se termina par la guerre civile après la mort de Crassus. César et Pompée, sans doute dès le début, souhaitaient chacun que le tiercé fût dans l’ordre, à leur profit. Ou, mieux, qu’il n’en restât qu’un !

            Le second triumvirat associe Octave, Antoine (ou Marc Antoine) et Lépide. Cela se terminera, pour Antoine, par la défaite d’Actium, et l’époux de Cléopâtre se suicidera. Ayant le champ libre, Octave se muera en Auguste, empereur tout-puissant.

            Dans l’histoire de la France, le terme est assez souvent utilisé pour désigner les trois hommes que l’on considère comme avoir dominé le Comité de salut public : Robespierre, Couthon et Saint-Just.

            Triumvirat sera assez souvent repris dans la langue pour désigner l’association de trois personnes détenant un pouvoir quelconque, exerçant une influence, etc. Le terme est parfois utilisé humoristiquement pour qualifier l’association de trios très divers : trois défauts, trois personnalités de milieux professionnels, trois notions, trois dirigeants syndicaux, trois chefs cuisiniers, trois sportifs… Pour cette raison, même quand le vocable est employé de façon neutre, et sérieusement, on ressent une notion qui ˗ et c’est injuste ˗ oscille entre le péjoratif et la moquerie narquoise. Ce ressenti s’applique également à troïka, mot russe qui, à l’origine, désigne un grand traîneau ou landau tiré par trois chevaux, et qui a été couramment repris pour parler d’une direction à trois (personnalités, institutions ou pays). Là encore, le terme est usité très souvent avec une intention sarcastique ou critique à l’égard de ces trios divers, à qui l’on reproche de tout décider arbitrairement et/ou de détenir trop de pouvoir(s).

            On ne peut pas, pour éviter cette connotation, utiliser, par référence à Alexandre Dumas, « les trois mousquetaires » (qui pourrait d’autant mieux aller qu’il y a ici aussi un… quatrième mousquetaire : ce secrétaire général qui est adjoint) : les trois politiciens chevronnés sont un peu plus près, étant donné leur âge, des trois « vieux de la vieille » (Noël-Noël, Jean Gabin et Pierre Fresnay) de Gilles Grangier, d’après René Fallet, que des fougueux bretteurs de M. de Tréville (ou… Troisville).

            Trio, utilisé pour désigner trois personnes, est, de même, employé très souvent avec une connotation familière, amusée, ou critique : « Ce trio de Pieds-Nickelés a complètement joué de travers et fait perdre à son équipe la demi-finale de la Coupe de France… ».