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Le mot du 27 octobre 2014

euphémisme

           Le « mot du jour » chipoterie m’avait permis, ces derniers jours, d’aborder la notion d’euphémisme et de litote. Je reviens aujourd’hui sur le premier de ces deux mots…

          L’euphémisme (du grec eu, « bien », et phêmê, parole) ne date certes pas d’aujourd’hui… mais il est de plus en plus utilisé. En particulier par les hommes et femmes politiques au pouvoir (quelle que soit la couleur politique), pour masquer, pour atténuer, pour voiler des échecs. Comme chacun sait, il s’agit d’une formulation qui permet d’éviter d’employer une expression trop pénible, trop brutale, trop franche, car en appelant un chat un chat on peut choquer, blesser, démoraliser, peiner… L’euphémisme ne reflète donc pas toujours la couardise, la lâcheté, la veulerie, mais, et à bon escient, la pudeur, la réserve, la finesse d’esprit, l’attention aux autres.

         Mais à force de recourir, aussi, à des expressions banalisées, à un langage convenu sinon châtré, à des formules non compromettantes, la généralisation de l’euphémisme aboutit à la langue dite « de bois », à une « langue unique ». Comment s’étonner, alors, que des philosophes ou des journalistes qui ne font que dire des vérités soient traités indûment de polémistes sectaires ou de pamphlétaires extrémistes !

     Dès l’Antiquité, les êtres humains recouraient à de précautionneuses périphrases : les terribles Furies étaient également nommées « les Euménides », c’est-à-dire « les Bienveillantes », histoire de les amadouer. Le Pont-Euxin, autrement dit la mer Noire aux dangereuses tempêtes, pour les Anciens, se voyait appelé « la Mer hospitalière » par les navigateurs grecs désireux d’être épargnés par les flots.

            Les Grecs, au contraire des Étrusques, pensaient que la gauche portait malheur, car, pour eux, qui « avaient le nord devant eux », elle représentait donc le côté où… disparaissait le soleil. De ce fait, au lieu de dire « la main gauche », ils se prémunissaient des malheurs en optant pour « la bien nommée » [des deux mains].

            Depuis plusieurs années, le cancer devient systématiquement « une longue et douloureuse maladie », les chômeurs des « demandeurs d’emploi », les aveugles des « non-voyants », et les sourds des « mal-entendants ». Dans ce dernier cas comme dans d’autres, l’euphémisme entraîne une disparition des nuances, des degrés : en toute rigueur, un « mal-entendant » n’est pas un « non-entendant ».

         « Économiquement faibles », naguère, fut inventé pour parler de personnes qui vivaient dans la gêne. L’appauvrissement croissant de couches entières de la population française, alors qu’une minorité vit de plus en plus dans l’opulence, très souvent indécente et provocante (salaires de sportifs, retraites « chapeau » de grands patrons, etc.), a entraîné la multiplication des euphémismes, évidemment en particulier de la part des hommes et des femmes politiques : le sigle « SDF » s’efforce de cacher l’inacceptable condition de ceux qui n’ont pas le moindre toit ; « dégraisser » veut occulter un « licencier massivement » trop cru ; « petit boulot » veut être un ersatz euphorique de « travail partiel très peu payé », etc.

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         Presse-Océan passera à compter de mercredi 29, et ce jusqu’au 5 novembre, les questions-jeux que je rédige traditionnellement pour accompagner la dictée Jules-Verne au conseil général, à Nantes. (À ce jour, quasiment toutes les places disponibles pour les concurrents dans la salle dudit conseil général sont prises. Que les retardataires se dépêchent de s’inscrire !)

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Concours mensuel d’octobre (réponses à envoyer avant le 10 novembre minuit)

Les trois premières réponses complètes reçues seront récompensées par des prix. Plus une réponse tirée au sort parmi les autres bonnes réponses complètes.

            Ce concours est constitué de trois questions :

1° Quel auteur se dissimule derrière : jocrisse, abandon, ratafia, céleri, navire   ?

2° Quel mot est un intrus dans la liste suivante, et pourquoi ?

            bijoux – agir – clou – îlot – films – crapaud – défis – afflux – effort – accent

 

3° Compléter par une lettre la suite logique suivante, en expliquant votre réponse :

            A   E   F   H   I   K…

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Le mot du 23 octobre 2014

chipoterie

            Pour parler comme le préposé aux chroniques de jardinage sur France Inter : Alain Baraton, qui raffole de cet adjectif, Mme Marisol Touraine a utilisé un mot « délicieux » alors qu’elle était interviewée sur France 3 à l’occasion, mercredi 22, d’une retransmission des « questions au gouvernement », en direct de l’Assemblée nationale.

            Chaque épisode de ce que j’ai, personnellement, du mal à appeler une « émission » (contrairement à France Télévisions) débute par quelques minutes d’interview politique d’un(e) élu(e) ou d’un(e) ministre, à qui succède environ une heure de retransmission des questions des partis politiques et des réponses du gouvernement.

            La ministre de la Santé, des Affaires sociales et des Droits des femmes du ministère Valls II, répondant à une question sur les divergences entre socialistes, principalement sur la politique socio-économique, a recouru à l’atténuation, à l’euphémisme, en utilisant le mot inusité, mais licite, de chipoteries.

            « Le système constitutionnel [..], c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries » (Balzac, Petites misères de la vie conjugale). » Par chipoterie, on a désigné – on peut encore désigner – une discussion, voire une dispute, sur des vétilles. Une chicane ou chicanerie mesquine et inutile…

            N’en déplaise à Mme Touraine, les contestations formulées de plus en plus vivement par ceux qu’on a pris l’habitude, dans les médias, d’appeler les « frondeurs » ne relèvent pas du domaine des futilités, des broutilles, des points de détail, mais bien des questions de fond et non de « chipoteries ». Mais il n’est pas question de faire injure à la ministre en lui attribuant une certaine méconnaissance du vocabulaire : on est ici dans la pirouette politicienne, dans l’exténuation au sens rhétorique, c’est-à-dire dans la langue de bois version amoindrissement, version litote.