Archives de Tag: les Trois Mousquetaires

Le mot du 15 décembre 2014

cardinal

            Le pape François, sous une apparence bonhomme, ne mâche pas ses mots, y compris, ces derniers temps, à l’égard des cardinaux, du moins à l’égard de ceux d’entre eux qu’il juge incompétents, incapables d’évoluer, confits dans la routine…

            L’adjectif cardinal (-ale, –ales, –aux) est dérivé du latin cardinalis, lui-même issu de cardo. Le cardo était un « gond », et aussi l’axe – surtout en parlant de l’axe nord-sud – qui divisait en deux un camp romain, ou une ville romaine. Cette séparation était obligatoire, et associée à la division par un axe ouest-sud : le decumanus.

            Le cardo était donc l’axe essentiel de l’organisation générale des cités. Cardinalis, après avoir eu le sens particulier de « qui concerne les gonds », « qui concerne la porte », a pris l’acception de « principal, essentiel, capital, fondamental… ».

            Au sein de l’Église, on en vint ainsi à employer l’adjectif pour désigner des religieux qui étaient à des positions charnières, qui servaient de pivot, des prêtres « principaux » placés à la tête des paroisses importantes de Rome : des prêtres cardinaux.

         Ces prêtres cardinaux, hiérarchiquement inférieurs aux évêques, devinrent, puisqu’ils étaient dans Rome, des proches du pouvoir papal, des auxiliaires directs du souverain pontife… L’adjectif se mua en substantif, au sens de « prélat choisi par le pape », et cardinal fut dorénavant le nom d’une dignité surpassant celle du simple évêque ou archevêque. Ce dernier était donc un… « point cardinal ». ☺

         En revanche, un cardinal peut être aussi évêque ou archevêque – le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris – et devenir camerlingue, c’est-à-dire le deuxième personnage de l’Église catholique, chargé d’administrer les affaires temporelles de l’Église en cas de vacance du Saint-Siège.

            Par allusion à la robe rouge du cardinal (mais cette robe est souvent noire, aussi : le protocole extrêmement précis de l’Église fait varier la couleur des soutanes selon les circonstances), plusieurs emplois figurés et locutions diverses ont été, ou sont encore, employés : faire cardinal a signifié « décapiter » ! ;  avoir son cardinal (ou : ses cardinales), en argot, s’appliquait à la période des menstrues ; ceux qui en… pincent pour le homard le surnomment le « cardinal des mers » (un surnom qui n’est justifié qu’après la cuisson : le homard est bleu, sinon !) ; cardinalisé a signifié « rendu rouge », et se dit toujours au sens de « qui a été nommé cardinal »…

            Richelieu a souvent été surnommé « l’Homme rouge » (aussi « le cardinal rouge »… ce qui est nettement entaché de pléonasme !), le plus souvent avec une connotation péjorative à l’égard du premier ministre de Louis XIII. Alexandre Dumas surtout, dans les Trois Mousquetaires, et aussi Victor Hugo ont contribué à donner du cardinal une représentation négative. L’auteur des Misérables, dans Marion de Lorme, ajoute le sang à la pourpre cardinalice quand l’un  de  ses personnages dépeint ainsi Richelieu en cardinal doublement rouge : « Prenez garde, messieurs ! Le ministre est puissant : / C’est un large faucheur qui verse à flots le sang ;  /  Et puis, il couvre tout de sa soutane rouge,  /  Et tout est dit. »

            Le portrait est par trop expéditif à l’égard d’un personnage qui fut sans doute l’un des plus grands hommes d’État que la France ait eus… La preuve, même le libertaire Pierre Perret (l’homme des « jolies colonies de vacances ») dit dans Mon almanach (Le Cherche Midi, 2014) : « […] il a mouillé plus d’une fois la soutane pour son pays […]. Il a filé de sérieux coups de paluche à la marine militaire et marchande, aux manufactures, à la soierie, à la tapisserie et à flopées d’autres encore. »

                  

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Le mot du 20 novembre 2014

bourreau 

            La sinistre actualité met au premier plan des termes récurrents le mot bourreau. La définition de celui-ci ne peut être que la suivante : « Personne exerçant des tortures physiques sur d’autres personnes, généralement sans défense ; personne tuant avec cruauté des êtres sans défense ».

            En dehors des causes et des explications sempiternellement rabâchées ces jours-ci, de vrais responsables politiques, voire les citoyens en général, devraient s’interroger sur la banalisation – pour ne pas dire la valorisation – de la violence, de la cruauté, des atrocités, de la sauvagerie, de la bestialité, de la barbarie, des crimes, via des films, des téléfilms, des jeux vidéo… Et que l’on ne vienne pas défendre ces derniers sous de fallacieuses références à la liberté d’expression !

            Seules les personnes ingénues, et qui n’auraient pas participé à des conflits, à des guerres, qui n’auraient jamais eu connaissance des mots d’ordre donnés à des combattants, peuvent s’étonner, s’émouvoir, que des extrémistes s’en prennent à des « humanitaires ». Bien au contraire, cela est « logique » : ceux qui se dévouent auprès de peuples déshérités, de populations dans la souffrance, sont une grande gêne pour des fanatiques primaires qui, voulant éliminer toute civilisation, prétendent que tous les « autres » sont des colonisateurs, des exploiteurs… ou, à leurs yeux d’illuminés, des « mécréants ».

            Bourreau vient de bourrer, au sens de « frapper quelqu’un ou quelque chose », puis « taper à coups répétés ». Cet emploi au sens absolu a laissé la place à « bourrer de coups », « bourrer de coups de poing », etc. : Le truand trop bavard a été bourré de coups par ses acolytes.  « Bourré de coups »  équivaut à « accablé de coups », chacun le sait. En revanche, nombre de personnes ignorent l’existence de bourrelé(e), terme pourtant correct, licite, au sens de « torturé comme par un bourreau » : Elle est bourrelée de remords.

            Le féminin bourrelle a désigné autrefois la femme du bourreau, ou bien une femme exerçant la fonction de bourreau. En principe, une bourrelle était préposée à l’exécution de certaines peines infligées à des femmes. Dans Monsieur de Lyon (on disait : « Monsieur de Paris », pour désigner l’exécuteur des hautes œuvres de la capitale), la romancière Nicole Avril dépeint un bourreau… qui pourrait bien être une bourrelle.

            La légende raconte que, chez son boulanger, le pain destiné au bourreau de Paris était retourné, afin que personne d’autre n’y touche.

            Au sens propre, bourreau a désigné l’exécuteur des arrêts de justice. Athos fait appel à celui de Béthune pour expédier ad patres la maléfique Milady de Winter, entre autres coupable d’avoir empoisonné Constance Bonacieux (Alexandre Dumas, les Trois Mousquetaires).  Le catcheur Jacques Ducrez, qui, par plaisanterie, a pris ce surnom de « Bourreau de Béthune », a fait partie des populaires professionnels qui se livraient, devant les caméras de la télévision, dans les années 1950-1960, à des matchs qui relevaient plutôt des sketchs désopilants. (Pour autant, il s’agissait de vrais pros qui, tout en évitant, si possible, de se blesser, s’affrontaient en des prises acrobatiques…)

            Le chansonnier Jean Rigaux (1909-1991), qui fut très populaire lui aussi, surnomma un jour « le bourreau de mes thunes » un ministre des Finances. N’oublions pas la fameuse réplique « Bourreau d’enfant ! Bourreau d’enfant ! » d’un des plus drolatiques sketchs de l’humoriste Fernand Raynaud.

            Bourreau figure dans un certain nombre d’expressions du passé, comme : être insolent comme le valet du bourreau, « être d’une insolence extrême, cynique » ; Se faire payer en bourreau, « se faire payer d’avance » ; Être paré comme un bourreau qui est de fête, « être bien vêtu, alors que l’on n’a pas coutume de l’être ».

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Comme chaque année, je serai présent au Salon du livre de Boulogne-Billancourt, à l’Espace Landowski, à côté de la mairie, les samedi 6 et dimanche 7 décembre, de 14 h à 19 h.

Le tout nouvel ouvrage, sorti cette semaine : Petits soldats, héros de la Grande Guerre (éditions Contre-Dire / Trédaniel), illustré par des vignettes du peintre et dessinateur nantais Jean Bruneau (†), qui fut membre de l’Académie de Bretagne, président des Amis du musée (maritime) des Salorges, fera l’objet d’une présentation par la grande librairie nantaise Coiffard, avec le soutien de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire, le samedi 17 janvier, en présence des fils de l’artiste.

Le mot du 11 juin 2014

Triumvirat

          Le bureau politique de l’UMP a confirmé à l’unanimité, nous a-t-on dit, la désignation d’un triumvirat à la direction provisoire du mouvement jusqu’à novembre 2014, dans l’attente d’un nouveau président du parti. La nouveauté, sans doute résultat d’un compromis, est l’arrivée de M. Jean-Luc Chatel comme secrétaire général chargé d’administrer l’UMP « au nom et avec » ledit trio, composé de trois anciens Premiers ministres : MM. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon.

          Terme remontant à l’histoire de Rome, triumvirat (du latin triumviratus, « commission de triumvirs ») a désigné la charge, la dignité, de triumvir, et aussi l’ensemble de trois triumvirs. Un triumvir (de trium, gén. de tres, « trois », et de vir, viri, « homme ») n’était pas forcément un individu tout-puissant se situant aux plus hauts échelons de Rome : c’était un magistrat inférieur au sein d’un collège composé de trois membres (probablement pour que, justement, aucun de ces trois personnages ne puisse devenir trop puissant…). En revanche, les triumvirs pouvaient être investis de pouvoirs exceptionnels pour administrer la branche qui leur était attribuée : voirie, surveillance de prisonniers, police nocturne, inventaire des domaines…

     Toujours dans l’histoire romaine, triumvirat a désigné particulièrement, cette fois, trois puissants personnages qui s’entendirent (peut-être pas tout à fait sincèrement, et provisoirement) pour se partager le pouvoir. Le premier triumvirat sortit de l’alliance de Pompée, Crassus et César… et se termina par la guerre civile après la mort de Crassus. César et Pompée, sans doute dès le début, souhaitaient chacun que le tiercé fût dans l’ordre, à leur profit. Ou, mieux, qu’il n’en restât qu’un !

            Le second triumvirat associe Octave, Antoine (ou Marc Antoine) et Lépide. Cela se terminera, pour Antoine, par la défaite d’Actium, et l’époux de Cléopâtre se suicidera. Ayant le champ libre, Octave se muera en Auguste, empereur tout-puissant.

            Dans l’histoire de la France, le terme est assez souvent utilisé pour désigner les trois hommes que l’on considère comme avoir dominé le Comité de salut public : Robespierre, Couthon et Saint-Just.

            Triumvirat sera assez souvent repris dans la langue pour désigner l’association de trois personnes détenant un pouvoir quelconque, exerçant une influence, etc. Le terme est parfois utilisé humoristiquement pour qualifier l’association de trios très divers : trois défauts, trois personnalités de milieux professionnels, trois notions, trois dirigeants syndicaux, trois chefs cuisiniers, trois sportifs… Pour cette raison, même quand le vocable est employé de façon neutre, et sérieusement, on ressent une notion qui ˗ et c’est injuste ˗ oscille entre le péjoratif et la moquerie narquoise. Ce ressenti s’applique également à troïka, mot russe qui, à l’origine, désigne un grand traîneau ou landau tiré par trois chevaux, et qui a été couramment repris pour parler d’une direction à trois (personnalités, institutions ou pays). Là encore, le terme est usité très souvent avec une intention sarcastique ou critique à l’égard de ces trios divers, à qui l’on reproche de tout décider arbitrairement et/ou de détenir trop de pouvoir(s).

            On ne peut pas, pour éviter cette connotation, utiliser, par référence à Alexandre Dumas, « les trois mousquetaires » (qui pourrait d’autant mieux aller qu’il y a ici aussi un… quatrième mousquetaire : ce secrétaire général qui est adjoint) : les trois politiciens chevronnés sont un peu plus près, étant donné leur âge, des trois « vieux de la vieille » (Noël-Noël, Jean Gabin et Pierre Fresnay) de Gilles Grangier, d’après René Fallet, que des fougueux bretteurs de M. de Tréville (ou… Troisville).

            Trio, utilisé pour désigner trois personnes, est, de même, employé très souvent avec une connotation familière, amusée, ou critique : « Ce trio de Pieds-Nickelés a complètement joué de travers et fait perdre à son équipe la demi-finale de la Coupe de France… ».