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Le mot du 26 décembre 2017 (4)

Je poursuis la diffusion de ma première « libre opinion » sur l’écriture dite inclusive, en la mettant sur le site…  Ce premier texte porte sur l’orthographe inclusive; le second, qui sera diffusé dans une fourchette de cinq – dix jours, portera sur la grammaire inclusive…

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Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

 

S’engouffrant dans le cadre des justes revendications visant à faire disparaître les inégalités entre femmes et hommes dans tous les domaines de la vie privée, sociale, professionnelle, quelques personnes ont lancé l’idée d’une écriture dite « inclusive ». Celle-ci, qualifiée de « non sexiste », serait censée imposer une parité absolue dans tous les textes.

Écrire « chers abonnés·ées » serait donc plus « paritaire » que « chers abonnés(es) », alors que cette dernière graphie, très courante, ne pose assurément aucun problème de compréhension, depuis des décennies et des décennies, aux usagers de la langue française… « Chers ami·e·s »  serait plus lisible, et plus « égalitaire », que « chers amis et amies », alors que cela donne l’impression de faire disparaître le masculin pluriel : on passe d’ « ami » à « amie », puis à « amies »…

« Cher·e·s ami·e·s », voit-on dans un certain nombre de textes :  ah bon ?  Il n’y a plus d’accent grave dans chère ?  « Des éditos et des chroniques piégeux·e·s », avance, probablement avec humour, un chroniqueur : ah !  maintenant, on ajouterait un s derrière un xPiégeux(euse) –  ou piégeux(euses)  –  serait vraiment trop compliqué à comprendre ?  Et peu paritaire ?…

Les promoteurs et promotrices de cet éventuel nouveau système d’écriture prétendent que celui-ci contribuerait grandement à assurer la parité entre femmes et hommes.  C’est donner beaucoup d’importance à la transformation de « Français, Françaises ! »  en  « Français·es ! ». La Bruyère, Molière, Alphonse Allais, Pierre Desproges, Raymond  Devos pourraient certainement apporter des commentaires coruscants, et sans nul doute sarcastiques, sur ce « morse égalitaire ». (Certes, l’écriture inclusive ne fait pas constamment appel au « point milieu ».)

Même les initiateurs et initiatrices de l’affaire se prennent parfois les pieds dans le tapis. Mme Viennot n’écrit-elle pas, textuellement, dans une interview au Point  :   « Personnellement, je suis pour « intellectuel·es » mais contre « acteur·trices » ».  Ne nous attardons pas sur le passage brutal du masculin singulier au féminin pluriel. Mais… il n’y aurait plus qu’un l à « intellectueles » !?  Il s’agit assurément d’un lapsus, mais révélateur, tout de même, de la difficulté d’application spontanée du système proposé. D’où, sans doute, l’activité commerciale et lucrative développée, via des ateliers de formation à l’écriture inclusive, par certains des promoteurs…

          Il serait aisé de citer ici des « exemples », relevés çà ou là, de l’application erronée du « nouveau morse ». Peu importe. Regardons déjà, sans forcer le trait jusqu’à la caricature, ce que donne(rait) l’application normale de cette écriture inclusive :

« Cher·ère·s  ami·e·s,  cher·ère·s militant·e·s,

          Alors que nous nous apprêtons à élire le·la  futur·e président·e de notre mouvement, les soussignés·es vous demandent de désigner un·e ou plusieurs délégué·es choisis·es parmi des retraités·es afin de porter sans tarder aux sénateurs·trices le cahier de doléances adopté en assemblée générale samedi dernier. »

Contrairement à ce que soutiennent les tenants et tenantes de l’ « écriture inclusive », celle-ci ne saurait contribuer à participer à l’instauration de la parité concrète des droits et des statuts. Voire à faciliter l’embauche, l’emploi des femmes ! Des affirmations gratuites et péremptoires, hélas parfois entachées de morgue et de suffisance, ne peuvent pas convaincre toute personne de bon sens que dire et écrire « les résidents·es » représente un immense progrès sociétal, un « grand pas pour l’humanité »,  comparé à « les résidents et les résidentes ».

En revanche, et sans tomber dans des excès grandiloquents, il est assurément permis d’affirmer que cet éventuel nouveau système ne contribue pas à la lisibilité des textes, donc à leur compréhension immédiate.  D’ailleurs, les associations de malvoyants et de dyslexiques se sont sur-le-champ opposées à cette proposition.

Ce n’est pas faire œuvre utile au service de la population et de tous les francophones, ce n’est pas servir le bien public (un objectif que tout le monde, gouvernants comme citoyens, devrait avoir constamment en tête), que de proposer des changements qui introduisent des complications, qui nuisent à la compréhension, au nom d’une démarche dite « antisexiste ». La disparition des injustices et des inégalités, la parité des emplois et des salaires, seront assurées par des démarches autrement plus concrètes et ne gâchant pas la vie des apprenants, des enseignants, ni des usagers  de la langue française en général.

Je ferai part rapidement de mon sentiment sur la « grammaire inclusive », en ayant toujours pour moteurs la logique, le bon sens, le raisonnement, et un seul objectif : le bien public.

                                                                              Jean-Pierre Colignon.

 

P.-S. :  Personnellement, tant dans les dictées publiques que je rédige et organise (20 à 25 chaque année, j’en suis à plus de 430 à ce jour), en France et pour tout le Maroc   –  en ayant aussi fourni des textes aux clubs féministes Soroptimist, qui luttent concrètement contre les violences, les injustices dont sont victimes les femmes  –, et tant dans mes ouvrages à paraître que dans mes interventions comme enseignant et formateur   (CFPJ de Paris, ESJ de Lille, GRETA à école Estienne…), je n’appliquerai jamais le « morse nouveau ».