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Le mot du 21 octobre 2014

capitaine d’industrie

            Le décès accidentel du patron de Total, Christophe de Margerie, a entraîné l’emploi, par les médias et par les commentateurs en général, de la locution appropriée capitaine d’industrie. Même les nombreux sites internet d’information ne brillant pas par une maîtrise extrême de la langue française n’ont, semble-t-il, pas commis la bourde de parler de chevalier d’industrie…

            Le très remarquable Trésor de la langue française (CNRS Éditions), réalisé sous la direction de Paul Imbs, puis de Bernard Quemada,   a cependant tort de mentionner, à propos de capitaine d’industrie, « chef d’une grande entreprise industrielle ou commerciale » : « souvent péjoratif ». Non : « parfois péjoratif » ! Et pratiquement jamais, de nos jours… sauf s’il s’agit d’individus dont on sait qu’ils sont en même temps, et surtout, des chevaliers d’industrie. C’est-à-dire des escrocs, des affairistes, des hommes d’affaires peu regardants sur les méthodes et sur les moyens.

            La locution chevalier d’industrie ne date pas d’hier : elle remonte au XVIIe siècle ! Ce chevalier-là n’est pas le dévoué serviteur de nobles causes ; sans doute de fausse noblesse, ou de très petite noblesse désargentée, il essaie par tous les moyens de s’insérer dans une société plus huppée, plus respectable. Il est souvent le héros de romans d’aventure, ce que l’on a appelé, d’après des œuvres espagnoles, les « romans picaresques » (de l’espagnol picaro : « aventurier », puis « intrigant sans scrupules », « vaurien, fripon, individu de mauvaise vie… »). Ce chevalier à l’honnêteté très douteuse est le proche parent des chevaliers de la lune, des chevaliers d’aventure et des chevaliers de fortune.

            Bien évidemment, industrie n’a pas du tout, ici, l’acception aujourd’hui usuelle : depuis le XIVe siècle, ce terme issu du latin industria a signifié « activité secrète ». Par extension : « activité » tout court, mais en ayant la connotation particulière d’ « activité consistant à exécuter quelque chose avec habileté », de « moyen ingénieux ». De là, glissement sémantique vers « finesse », « ruse », « rouerie », « tromperie », « artifice », « fourberie » et compagnie ! Bref, par chevalier d’industrie on désignait un aigrefin, un escroc, un filou, qui par la hâblerie, la ruse et le mensonge roulait autrui dans la farine et se faisait sa place dans la société.

La locution ne peut être employée, aujourd’hui encore, qu’avec cette signification. Mais, si l’on n’a pas de preuves incontestables de la malhonnêteté de certains individus, on peut se retrouver accusé de calomnie, quoique ayant eu raison d’utiliser chevalier d’industrie à propos de telles ou telles personnes…