Archives de Tag: Proust

Le mot du 11 mars 2018 (2)

Le trait d’esprit du jour

L’art du pastiche exige de la subtilité, une belle finesse d’esprit, une vaste culture générale, puisque le pasticheur lettré doit repérer les procédés, les « tics », les mots typiques, les modalités de syntaxe du pastiché…

Paul Reboux, écrivain, journaliste et artiste peintre (1877-1963), est le grand spécialiste du pastiche littéraire. Il s’est notamment ingénié à imiter les phrases interminables de Marcel Proust :

UN MOT À LA HÂTE

Je me souviens que Swan devait dîner ce soir-là chez les Verdurin, quand, vers six heures, un billet d’Odette de Crécy l’informa qu’elle souhaitait passer la soirée avec lui, pour qu’ils entendissent ensemble le ténor varsovien Skotchviski dans son interprétation du rôle de Tristan, car, assurait-on, nul autant que ce Polonais n’en avait mieux rendu, selon la tradition wagnérienne, les nuances passionnées. Malgré l’agrément qu’il pouvait espérer d’un tête-à-tête souhaité avec Odette, dont il posait l’excellence a priori, et tenait la suprahumanité pour séraphique, l’idée de bouleverser ses prévisions n’était pas agréable à Swan, bien que, d’une part, il n’attendît pas grande délectation de cette soirée passée chez les Verdurin où chacun lui était connu et où les noms et les visages, en s’ordonnant et en se composant les uns relativement aux autres, en nouant des rapports de plus en plus nombreux, imitent ces œuvres d’art où il n’y a pas une touche qui soit isolée, où chaque partie, tour à tour, reçoit des autres sa raison d’être et leur impose la sienne ; et bien que, d’autre part, il n’aurait pas goûté beaucoup de nouveauté à s’entretenir avec le chevalier Soporifico, le docteur Gillett, Mme de Canuleuse, le duc d’Endormantes, Mme de Pataty, – qui se flattait de promener son face-à-main d’argent trop ciselé au-dessus de ce trésor dont elle s’enorgueillissait : le manuscrit de la fille de Roland, par Henri de Bornier ,– en outre, il ne considérait pas comme un spectacle exceptionnel celui de la glace fournie par Poiré et Blanche, et des petits-fours rituels de Rebattet. [Etc.]

*****

Publicités

Le mot du 26 novembre 2014

intempéries

            Le mot qui revient peut-être le plus souvent dans les médias comme dans les conversations, ces jours-ci en France, est sans doute intempéries. Les conditions climatiques détestables qui frappent continûment le Languedoc-Roussillon et la Provence, la Côte d’Azur et aussi la Corse, frappent les esprits par leur violence et par leur récurrence… Non seulement les dégâts matériels sont énormes, mais il faut déplorer des morts.

            Les zélateurs du soleil et les adorateurs de la grosse chaleur vont peut-être finir par  se rendre compte que le réchauffement climatique constant coïncide avec la recrudescence des épisodes de catastrophes, qu’ils soient cévenols ou autres. Nombre d’experts… frileux, à la prudence de Sioux pusillanimes, qui depuis des années refusaient d’admettre l’existence du réchauffement (« il n’y a pas encore assez d’années d’études pour pouvoir affirmer l’existence de ce phénomène », etc.), prennent maintenant en marche le train des évidences. Et l’on va peut-être réfléchir sérieusement, maintenant, aux multiples aménagements à mettre en œuvre sans tarder pour éviter, ou limiter les conséquences – surtout pour les êtres vivants –, des prochains épisodes du dérèglement climatique. La lutte contre les effets ne devant pas occulter, bien sûr, la recherche des causes, de toutes les causes.

            Presque exclusivement cantonné à l’acception, au pluriel, de « mauvaises conditions climatiques », de « rigueurs du climat », intempérie désigna autrefois une « mauvaise constitution des humeurs du corps », et le Dictionnaire de l’Académie entérinait alors un exemple comme : « Cet homme est malade d’une intempérie d’entrailles ».

            Au sens figuré, le vocable eut la signification, assez courante, au XIXe siècle, de « dérèglement d’ordre psychique et moral » : « Ce serait parfait, s’il ne fallait pas compter avec les intempéries de sa cervelle » (Huysmans). Autre acception, aujourd’hui délaissée par les écrivains : « malheurs de la vie, épreuves, grands soucis… » (« À l’abri des intempéries de la vie, dans cette propice atmosphère de douceur ambiante », Proust). Rien ne s’oppose, naturellement, à la reprise de cette signification par des auteurs contemporains.