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Le mot du 22 janvier 2020 (2)

 La question du jour (et la réponse)

 

            « Bonjour, Monsieur Colignon,

            Pourriez-vous me dire si les adjectifs « biélorusse » et « biélorussien » sont tous les deux corrects  (j’ai  un  doute pour le second, mais ne trouve pas de réponse très nette à ce sujet…) ?

            Si oui, existe-t-il une nuance de sens ou peut-on les employer indifféremment ??

            D’avance merci pour votre réponse.

            Cordialement. » 

 

 

 

Tout d’abord, un extrait de texte encyclopédique :

Si la nomination peut être créatrice d’ontologie, l’absence du nom, inversement, pose la question du refus, ou du moins du défaut de reconnaissance. Ce sont les « Grands-Russes » qui « constituent le vrai peuple russe », précise Georges Treffel dans Le Nouveau Larousse illustré, avant d’ajouter que « le Russe blanc ne diffère du Grand-Russe que par des caractères d’une importance secondaire ». Ce n’est qu’en 1928, dans Le Larousse du XXsiècle, qu’une entrée est consacrée, en propre, au nom « biélorusse », ce qui pourrait n’être pas en soi illogique, dans la mesure où la proclamation de la République socialiste soviétique de Biélorussie date de 1919. Néanmoins, nous avons constaté, à travers les exemples précédemment cités, que des ethnonymes pouvaient être répertoriés de façon autonome dans le dictionnaire sans désigner pour autant les citoyens d’États-nations avérés. L’absence du nom « biélorusse/ien » dans les dictionnaires Larousse précédents (Le Nouveau Larousse illustré et le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle) tient en partie à la prédominance, pour la langue française, de l’utilisation du nom en traduction, comme le montre justement la définition du Larousse du XXe siècle :

  • Le Larousse du XXe siècle, en 6 volumes, publié sous la direction de Paul Augé, Tome premier, Paris […].

 

BIÉLORUSSE Adj. (du russe bielo, blanc, et de russe). Qualificatif employé parfois au lieu de russe‑blanc ou blanc‑russe (blanc-russien, blanc-ruthène)

Mais cette explication n’est pas suffisante car on remarque l’absence d’une entrée « Russie blanche » dans Le Nouveau Larousse illustré. D’autres raisons peuvent être avancées, telles que l’ambiguïté de l’attribution des noms « russe », « russien », « ruthène », « ruthénien »… La confusion est sans doute encore plus grande vue de France, touchant à des réalités peu familières pour le lecteur, et en constante mutation : ainsi le nom « ruthène » est progressivement abandonné au profit d’« ukrainien ». On ne peut enfin exclure qu’un rapport de pouvoir soit induit dans ces débats de nomination, et ce d’autant plus qu’une quasi-assignation sociale se superpose au nom du peuple, les habitants de Russie rouge et Russie blanche étant définis comme des paysans, à qui a été « imposé le dialecte de Moscou ». Le Larousse du XXe siècle, Tome sixième, 1933, article « Russie blanche », pour cette citation.

L’enregistrement du nom « biélorusse » dans le dictionnaire en 1928, outre qu’il atteste donc d’une reconnaissance officielle du mot et de la chose, a une implication immédiate, puisqu’il éloigne, dans l’ordre alphabétique du dictionnaire français, le nom « biélorussien » de la tutelle des mots « russe » ou « russien ». La reconnaissance est cependant partielle : le nom « Biélorussie » n’est en effet, pas répertorié. Le lecteur se trouve renvoyé à la consultation de l’article sur la Russie blanche, qui s’avère nettement plus ambivalent. Il y est en effet précisé d’emblée que « Le nom de Russie blanche (Ruthénie blanche) […] n’a jamais désigné une unité politique ou géographique précise ». Puis l’analyse linguistique du russe-blanc insiste sur son « caractère complexe, se rapprochant de l’ukrainien par certains traits et du polonais par certains autres », avant de conclure par un constat sans appel : « N’étant pas une langue de civilisation, le russe-blanc est en voie de régression, cédant peu à peu la place au russe à l’Est et au polonais à l’Ouest ». Paradoxalement, c’est donc au moment même où le nom (du peuple et de la langue) entre pleinement dans le corpus lexicographique que se trouve mentionnée sa probable éviction à venir. Le droit à une existence en propre, sur le plan lexicographique comme dans la réalité, ne s’acquiert donc pas si aisément…

C’est sur ce constat d’un balancement paradoxal quasi permanent que nous terminerons cette analyse lexicographique, au cours de laquelle nous avons vérifié la complexité du geste de nomination : le nom cache et dévoile, construit une identité en créant des frontières, tout en brouillant l’identification dans la mesure où il masque souvent un « plus d’un » toujours prêt à refaire surface. Le nom « slave » s’avère ainsi particulièrement fuyant : il est à la fois l’étendard de la « race » et de la construction panslaviste qui vise à affirmer l’unité du groupe, mais son unité même repose sur une pluralité, qui en fait certes la force, mais est susceptible également de la dissoudre dans une hétérogénéité « suspecte », car ouvrant les vannes à « l’élément non-slave ». La rêverie sur la pureté originelle se donne d’emblée à comprendre comme fictive, tirant les discours lexicographiques vers le mythe, et brouillant l’identification univoque que nous avons tendance à associer à la nomination. Étudier les noms, hier comme aujourd’hui, nous fait basculer dans un vertige identitaire propice, dans le meilleur des cas, à nourrir l’imaginaire, mais également susceptible de déstabiliser et d’encourager les replis frileux et les réflexes nationalistes.

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Cela dit, aujourd’hui :  on a  « biélorusse », « bélarusse », « biélorussien »,  « bélarussien »  qui semblent être interchangeables pour désigner soit les personnes, soit la langue parlée par des personnes,  soit pour qualifier ce qui se rapporte à la Biélorussie (ou Bélarus). Toutefois, comme les autorités françaises ont opté pour « Biélorussie », il semble normal de prôner « biélorusse » (adj.) et « Biélorusse » (n. pr.) dans tous les emplois.  « Biélorussien » semble adopté surtout pour parler de la langue, en concurrence avec « biélorusse ».  Il faut écarter les mots forgés sur « Bélarus », nom que veulent imposer à la Terre entière, sans tenir compte des particularités de chaque langue,  les dirigeants actuels de la Biélorussie.