Archives mensuelles : janvier 2015

Le mot du 26 janvier 2015

coolitude

            Quelques chroniqueurs ont glissé cette semaine dans leurs textes ce terme qui rappelle sans doute un certain néologisme, ou barbarisme : « bravitude » !  La signification ne souffre pas d’ambiguïté : à chaque fois, l’acception est clairement « attitude de ceux qui gardent leur calme », « comportement consistant  à    rester    décontracté,   relâché,   relax,   zen »…   Cela   dit,      les…   « coolitistes », les « cooliteurs et cooliteuses » (?!) sont-ils des individus des plus sympathiques, par leur décontraction, leur pacifisme, leur sérénité, leur bonhomie, ou bien sont-ils à critiquer pour un détachement égoïste des problèmes, une insouciance irresponsable, une indolence négligente ?…

            Par ailleurs, il existe un autre coolitude, d’emploi rare, qui est un dérivé de… coolie ! Oui, coolie : mot d’origine peu sûre (peut-être du nom d’une population vivant au nord de Bombay, en Inde) et qui désigne, en Asie, un portefaix, un porteur, un manœuvre, un homme employé aux travaux pénibles. Le vocable est apparu en 1992 dans un ouvrage de l’écrivain et poète mauricien Khal Torabully : Cale d’étoiles, coolitude. Reprenons ce qu’en disent la plupart des quelques articles lexicologiques : « Ce mot désigne un concept de diversité culturelle né de la mise en relation des Indes avec d’autres espaces culturels à la suite de l’abolition de l’esclavage. Dans l’esprit du Patrimoine mondial de l’Unesco, il ouvre l’expérience du coolie à la diversité culturelle et opère la conjonction entre la route de l’esclave et la route du coolie. »

Rappel aux journalistes de radio et de télévision : il serait vraiment bien, et cela éviterait peut-être de sérieux quiproquos et malentendus, de ne pas prononcer très souvent « il faut briser le jeune » au lieu de « il faut briser le jeûne » !  Surtout dans des phrases où le contexte  n’est pas forcément très clair pour des auditeurs maîtrisant mal le français.

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Le mot du 24 janvier 2015

trublion

            Le parti de la gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras devrait l’emporter nettement aux élections législatives organisées en Grèce demain 25 janvier… Voulant mettre fin à la politique austéritaire (voir le « Mot du jour » du 21 janvier) imposée par la « troïka » Union européenne – FMI – Banque centrale européenne, et qui asphyxie exagérément les Grecs, ce mouvement s’annonce comme un trublion très combatif.

            Sinon révolutionnaire, sauf aux yeux des plus conformistes des députés et fonctionnaires européens, Syriza se présente à tout le moins comme l’empêcheur de tourner en rond, un agitateur, un fâcheux, un importun, un parasite, un sacré perturbateur… Employer trublion peut sembler alors inadéquat, inapproprié.  En fait, le terme est différemment connoté, et il faut y prendre garde. Parfois, on voudra y mettre – ou l’on ressentira – une bienveillance un peu trop clémente (excessive, peut-être ?) à l’égard de quelqu’un, ou d’un groupe, qui joue les provocateurs et qui sème un joyeux… désordre, disons. En d’autres circonstances, la tolérance ou la compréhension seront moindres, et la condamnation plus affirmée. Le vocable sera alors manifestement utilisé pour fustiger un contestataire virulent, un agitateur plus qu’enquiquinant.

            Dans l’usage contemporain, trublion, quelles que soient les circonstances, est quasiment toujours utilisé avec une nuance de patience, d’indulgence, de mansuétude, voire de complaisance : Le trublion, tapi au fond de la classe, lançait sur ses camarades des boules de papier  ;  Ce trublion du PAF multiplie à l’antenne les blagues de potache  ; En prenant quinze minutes au peloton, y compris au leader de son équipe, ce trublion perturbe la tactique élaborée par chacun.

 

Un tiers de trombidion, un tiers de ludion et un tiers d’histrion

Anatole Thibault, plus connu sous son nom d’écrivain : Anatole France, ne dédaignait  pas  les  jeux de mots érudits… C’est ainsi qu’à partir du sobriquet de « Gamelle » donné au duc Philippe d’Orléans (1869-1926) il inventa trublion.

          Né en Grande-Bretagne, Louis Philippe Robert d’Orléans sera le prétendant orléaniste au trône de France, de la mort de son père, en 1894, à son propre décès, en 1926. Il aurait, en cas de restauration de la monarchie à son profit, régné sous le nom de Philippe VIII… Interdit de séjour en France en raison de la loi d’exil, il souhaite néanmoins faire son service militaire. Sans doute à la fois par convictions personnelles et pour renforcer son aura politique.

         Il pénètre donc illégalement en France, et va se présenter, le 2 février 1890, à la mairie du VIIIe arrondissement, puis au ministère de la Guerre. Des deux côtés, c’est une fin de non-recevoir (polie, sans doute). Le soir même, il est arrêté au domicile d’un de ses plus fervents « supporters » : le duc de Luynes, et incarcéré à la Conciergerie. Dans la foulée, il est condamné à deux ans de prison et envoyé à Clairvaux dès le 25 février ! Mais l’État républicain est aux petits soins : dans son… appartement-prison, et sous la surveillance probablement débonnaire et discrète d’un gardien personnel,  le prisonnier peut recevoir sa mère,  ses  maîtresses,   et  se  faire  livrer  de  très  riches  repas  fins.  Tout  cela – notamment le dernier point – est largement rapporté par la presse, et le duc et son entourage prennent conscience du discrédit qui pourrait en résulter. Philippe d’Orléans fait alors savoir tous azimuts qu’il ne veut que « la gamelle du soldat », ce qui suscite lazzis et quolibets et lui vaut, en tout cas momentanément, le surnom de « Gamelle ».

      Ce gêneur de prétendant orléaniste qui vient jeter la perturbation en sollicitant le droit de faire son service militaire est un vrai fauteur de troubles. Le  fin  érudit Anatole France va donc transformer ce surnom de « Gamelle » en « Trublion ». Pour cela, il va se référer au grec trublion et au latin trublium, d’où l’on avait tiré, en français, truble, « assiette, bol, plat… gamelle ». La proximité de trouble justifiait le calembour : « Gamelle » est un fauteur de troubles !  Un trublion, donc. C’est même « Trublion », autre surnom attaché à sa personne.

      Toujours avec une majuscule, Trublion(s) va désigner les agitateurs royalistes et nationalistes pendant l’affaire Dreyfus (le duc d’Orléans étant lui-même antidreyfusard) : « La fleur du nationalisme français, l’élite de nos Trublions… » (Anatole France, Sur la pierre blanche).

            Amnistié par le président Sadi Carnot, le joyeux prisonnier de Clairvaux sera reconduit à la frontière suisse le 4 juin de la même année. Il ne reviendra plus en France.

            Agaçant comme la larve (aoûtat) du trombidion, agité comme un ludion, cabotin comme un histrion, tel est assez souvent le trublion !

*****

            Message aux fidèles des dictées : la dictée de Sèvres (Hauts-de-Seine), au Centre international d’études pédagogiques, aura bien lieu, dans quelques semaines, mais la date n’a pas pu être fixée encore.  Ce devrait être chose faite dans les huit-dix jours.

Le mot du 23 janvier 2015

totem

 

            La suffisance croissante de certains journalistes-animateurs de la radio et de la télévision est proportionnelle à l’insuffisance non moins croissante de leur maîtrise de la langue française… Tous les jours, il serait possible d’écrire un bêtisier (= un livre) sur les fautes de vocabulaire pouvant aller jusqu’aux contresens dans la transmission des informations. Cela, sans être d’un purisme dépassé et outrancier, sans tomber dans le pédantisme des cuistres.

   « Cette société est la plus profitable du marché » : non, c’est la plus rentable !…  Le séjour au bord de la mer a été profitable à ces enfants de familles défavorisées, c’est-à-dire que cela a été bénéfique pour leur santé. « Il eût été profitable  – c’est-à-dire avantageux, utile –  d’investir dans le secteur du bâtiment . »  Littéralement, est rentable ce qui rapporte une rente, ce qui est d’une rentabilité appréciable ; ce qui est lucratif, ce qui fournit des revenus importants.

            « Le gouvernement français prépare une campagne choc djihadiste sous forme de clips » : contresens !  Personne ne s’y trompera, bien évidemment (quoique, des auditeurs étrangers imparfaitement francophones…), mais c’est d’une campagne anti-djihadiste qu’il s’agit. Ce type précis de bévue n’est pas rare dans les médias.

            « Est-ce que, pour vous, l’ouverture accrue des magasins le dimanche est un totem ? », demande-t-on avec insistance à un syndicaliste. Venu d’un dialecte des Algonquins, via l’anglo-américain, totem aurait signifié pour ces Amérindiens « ton clan » ou « son clan ». La première signification de totem est : « être mythique – animal, végétal, ou objet naturel – considéré comme l’ancêtre d’un clan, et qui en est le symbole protecteur vénéré ». La deuxième signification, peut-être la plus connue, porte sur la représentation, le plus souvent sous la forme d’un poteau en bois accumulant des figures sculptées superposées, du totem. Ce poteau est donc, lui aussi, appelé totem.

      Ensuite, par totem  on désigne un être ou une chose – le plus souvent un animal –  que l’on se choisit comme emblème, comme mascotte, comme gri(-) gri, comme fétiche, comme talisman, comme porte-bonheur… Chez les scouts, animal qui symbolise une patrouille (la Patrouille des Castors : bande dessinée des années 1955-1990), ou chacun des scouts. Parmi les hommes politiques français, un certain nombre ont été scouts, et l’on a les totems respectifs suivants : Bison égocentrique (Jacques Chirac), Langue agile (Lionel Jospin), Hamster érudit (Michel Rocard)…

        L’ouverture, accrue ou non, de magasins ne peut pas être une chose sacrée, que l’on respecte religieusement… En revanche, la multiplication de leur ouverture les dimanches s’attaque à ce qui est un tabou pour beaucoup de personnes,  au  premier  rang   desquelles  figurent  de   nombreux syndicalistes. « Est-ce que la question de l’ouverture des magasins le dimanche est pour vous un tabou ? », « Cette question est-elle taboue ? » : l’emploi de tabou eût été plus approprié, plus correct.

Le mot du 22 janvier 2015

confettis

         Le carnaval de Dunkerque va commencer  –  ou bien a peut-être déjà commencé : sa présentation est tellement confuse sur les sites du département du Nord, des offices de tourisme, de la ville, dans les médias, etc., qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits !  Les premiers défilés des fameuses « bandes » sont-ils inclus, ou non, dans la durée officielle dudit carnaval, parfois dénommé « carnaval festival » (et avec toutes les variantes possibles de majuscules ou minuscules) ?…  Si oui, nous sommes d’ores et déjà entrés dans cette exceptionnelle manifestation populaire, qui doit s’étaler jusqu’à… fin mars !  Voire avril, d’après certains sites qui mentionnent encore des défilés liés au carnaval au cours de ce mois où l’on ne doit pas se découvrir d’un fil, selon le dicton.

            D’innombrables reportages, depuis des années, ont montré les cavalcades pédestres, les masques, les déguisements, les cliques, les travestissements, le lancer de harengs fumés sous film protecteur (et, aussi, d’un homard en plastique, à échanger contre un vrai) depuis le balcon de la mairie, de ce veglione (oui : un peu de vocabulaire, au passage = ce mot d’origine italienne désigne un carnaval, une fête masquée) nordiste.

            L’intrigue du film Karnaval, de Thomas Vincent (1999), avec l’excellente Sylvie Testud, s’inscrit dans une ville de Dunkerque en proie à la fièvre excitée du carnaval.

            Le lancer de confettis fait partie du folklore des carnavals… Confetti (sans s final) est le pluriel italien de confetto, qui vient du latin confectus, « préparé », et signifie « bonbon, sucrerie, dragée, confiserie ». Sans doute d’après la forme et les couleurs, en italien le mot a pris l’acception de « boulette de plâtre qu’on se lance lors des carnavals ». Au XIXe siècle, des rondelles de papier coloré ont remplacé les boulettes de plâtre, ce qui est tout de même moins dommageable pour les vêtements…

            Le terme a été francisé par l’accord en nombre, au pluriel : un confetti, des confettis.   Le  maintien du pluriel italien ne saurait se justifier que si l’on disait : « J’ai lancé un confetto sur ma voisine ! »… Pour un meilleur enseignement de notre langue, il est nécessaire de faire disparaître un maximum de singularités… dont les pluriels « exotiques ». On attribue au maréchal Foch (élu à l’Académie française), exaspéré par une discussion où des intervenants soutenaient le maintien  de  pluriels   étrangers  :  «  Bon, moi, je vais aller faire pipo sur les cacti ! » (la citation n’est pas au mot près).

Le mot du 21 janvier 2015

austéritaire

            Un de nos fidèles correspondants s’insurge contre l’adjectif austéritaire, qu’il juge « abracadabrantesque »… Mais tous les néologismes, ou presque, peuvent, à leur apparition, sembler être des barbarismes,  insolites, bizarres, farfelus, saugrenus, baroques… Il faut donc surmonter ce premier sentiment d’étonnement offusqué, peut-être justifié, peut-être illégitime, et considérer deux choses : a) le mot est-il bien formé ? ; b) vient-il enrichir à bon droit le vocabulaire, en comblant une lacune du lexique ?…

            Autorité a donné autoritaire, sécurité a entraîné sécuritaire… Qu’austérité accouche d’austéritaire ne saurait être condamnable. Le nouvel adjectif pallie-t-il un manque, apporte-t-il une acception nouvelle au sein du français contemporain ?…

            Des Suisses réclament la paternité du terme, à partir d’un texte issu du… Syndicat des douaniers suisses : « Le 6e Congrès ordinaire de GaraNto s’indigne de la multiplication des tracasseries qui entravent le travail quotidien de la Douane et du Corps des gardes-frontière. Les délégués présents au congrès invitent la Confédération à mettre fin à son obsession austéritaire et, en lieu et place, à investir durablement dans le personnel. » (Communiqué de presse du Syndicat du personnel de la douane et du corps des gardes-frontière, Thourne-Berne, 14 juin 2012.) On voit donc qu’il s’agit ici d’une protestation contre des restrictions budgétaires et contre une diminution des personnels et des moyens.

       Mais, amis suisses, le mot semble bien avoir commencé à se propager à compter des années 1990… Bah, la datation précise ne présente pas un intérêt des plus exceptionnels, puisque non lié à une anecdote extraordinaire, à un fait historique notable, etc. Le qualificatif a fait florès, ces derniers temps, pour fustiger une politique d’austérité exagérée, outrancière, qui, aux yeux des contestataires, finit par en devenir irresponsable, insensée, au point de tuer le malade que l’on prétend guérir.

          Austéritaire, de plus, apparaît comme un mot-valise forgé sur austérité et sur autoritaire, ce qui s’adapte bien à l’acception précise et nouvelle  –  donc utile – de : « qui impose l’austérité de manière autoritaire » : des mesures austéritaires.

Rappels concernant le premier trimestre (premiers événements dont les dates sont fixées) :

  • Mercredi  11  février,  à la mairie du 7e arrondissement : premier « Salon du livre du 7e», avec une dictée, une séance de dictionnaire humoristique des académiciens de l’Association des Amis d’Alphonse Allais, des animations ludiques pour les juniors, etc.
  • Samedi 14 février : demi-finales du Championnat du Maroc de langue française et d’orthographe, organisé dans tout le pays avec l’Union centrale des parents d’élèves.
  • Samedi 14 mars : dictée de Tours (Indre-et-Loire).
  • Samedi 21 mars : première dictée de Tourcoing (Nord).

Le mot du 20 janvier 2015

filousophe

            Un correspondant nous interroge sur la signification précise à accorder à filousophe, mot capté récemment sur une radio…

            Ce mot-valise a été créé par Victor Hugo, dans les Misérables, pour qualifier l’ignoble Thénardier, aubergiste fort peu scrupuleux, mais non dénué de prétention intellectuelle : « Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade, et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. […] Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms qu’il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu’il disait, Voltaire, Raynal, Parny, et, chose bizarre, saint Augustin. Il affirmait avoir un « système ». Du reste fort escroc. Un filousophe. »

      Ce terme qui n’a pas fait trop école désigne donc, quelle que soit sa profession, un aigrefin pédant, un carambouilleur porté à enrober sa malfaisance d’une idéologie qui l’excuserait. Entre autres, mais pas uniquement, donc, un soi-disant philosophe porté sur le fla-fla, l’esbroufe, la fumisterie.

            Ce mot est formé du substantif filou, quasi-paronyme des deux premières syllabes de philosophe,  et de la finale –sophe, directement issue du grec sophia, « sagesse », et empruntée à ce dernier vocable. Filou est un mot que l’on trouve dès le XVIe siècle dans le parler de l’Ouest, au sens de « fileur de laine ». D’où, via « tirer  sur   la  ficelle »,   « tirer  sur  la  corde »,   « appâter  en  tirant sur le fil », « emberlificoter », l’acception de « voler avec ruse et adresse ». Au féminin, on trouve aussi bien filou que filoute, comme nom ou comme adjectif : « Elle est filou(te), cette gamine ! », « Quelle filoute ! ».

            Le personnage de Thénardier a été notamment interprété, au cinéma, par le regretté Bourvil, dans le film de Jean-Paul Le Chanois (1958). Dans la très bonne version de Raymond Bernard sortie en 1934, l’ignoble couple Thénardier se composait de Charles Dullin et de Marguerite Moreno. Harry Baur y était Jean Valjean ; Charles Vanel, Javert.

      Obnubilés par le souci de faire court, les lexicographes de certains dictionnaires induisent en erreur leurs lecteurs en donnant, à l’article calembour, l’exemple suivant : « Le calembour est la fiente de l’esprit qui vole (Victor Hugo) ». C’est-à-dire en attribuant à l’Homme-siècle un propos critiquant les jeux de mots… « Hénaurme » contresens ! Quiconque connaît un tant soit peu l’œuvre et la vie de l’auteur des Misérables ne peut l’imaginer avoir tenu un tel propos !  Ce jongleur de mots ne reculait pas devant les pirouettes telles que son invention très probable (on ne la trouve nulle part dans la Bible) de la ville de « Jérimadeth »   (la Légende des siècles, « Booz endormi »),    pour « j’ai rime à –dait », ou la fameuse charade : « Mon premier est un vagabond ; mon deuxième est un assassin ; mon troisième ne rit pas jaune ; mon dernier n’est pas rapide. Mon tout est un grand écrivain français. » Réponse : Victor Hugo ! (vic, parce que « vic erre » (vicaire) ; tor, parce que « tor tue » (tortue) ; u, parce que « u rit noir » (urinoir) ; go, parce que « go est lent » (goéland). On n’est jamais si bien servi que par soi-même !

           Hugo n’a donc jamais critiqué les jeux de mots. En fait, ce qu’on lui attribue faussement est extrait du long propos d’un de ses personnages des Misérables : Tholomyès, qui, à la suite d’un calembour qu’il vient de faire sur le nom du marquis de Montcalm, ultime défenseur du Canada français, dit effectivement : « Le calembour est la fiente de l’esprit qui vole ». D’ailleurs Hugo, qui, lui, n’en pense pas un mot, fait dire ensuite à Tholomyès, dans la même tirade : « Loin de moi l’insulte au calembour ! ».

           On peut être persuadé que Hugo aurait participé avec entrain à la rédaction du désopilant Dictionnaire ouvert jusqu’à 22 heures (Le Cherche-Midi édit.) des académiciens de l’Association des Amis d’Alphonse Allais.

Le mot du 19 janvier 2015

déni

     Le remarquable Trésor de la langue française du CNRS (Université de Lorraine) mériterait parfois des mises à jour, des actualisations (et non des mises au jour = des révélations). Ainsi, pour le mot déni…  Affirmer que déni, au sens de « action de dénier, de refuser de reconnaître la vérité ou la valeur d’une chose », « est rare » est complètement faux aujourd’hui.

       Si des pays et leurs habitants connaissent des situations particulièrement graves, inquiétantes, dramatiques, c’est très souvent parce que depuis des lustres les soi-disant ou prétendues* élites, y compris des individus dont c’est le métier d’informer, mentent par omission, « cachent la poussière sous le tapis », pratiquent continûment le non-dit, le… déni.

            Au prétexte de ne pas heurter, de ne pas envenimer les choses, on aggrave en fait les problèmes, par lâcheté, veulerie, pleutrerie, couardise, en ne s’opposant pas fermement à la loi des plus forts en gueule, aux comportements fascisants des plus intolérants, aux pressions des sectaires…

            La première acception de déni n’est donc plus « refus d’accorder ce qui est dû » : déni d’amitié (refus injustifié d’accorder son amitié) ; déni d’aliments (refus par des apparentés, le plus souvent par des descendants, d’assurer la nourriture à un parent) ; déni de justice, surtout (rigoureusement : refus, par un tribunal ou par un juge, de rendre la justice ; voire, emploi moins orthodoxe : refus de rendre justice à quelqu’un).

 

*Un soi-disant ancien combattant est quelqu’un qui SE DIT ancien combattant. Mais on ne peut pas employer soi-disant quand ce sont des tiers qui disent que Untel est ceci ou cela : C’est un prétendu ancien combattant, selon la concierge…, sauf si cette dernière personne veut signifier que c’est bien l’homme en question qui se déclare, vrai ou faux, ancien combattant. La prudence et l’honnêteté imposent donc la plus grande rigueur dans la formulation : Selon la concierge, l’homme se dit ancien combattant, car avec « c’est un prétendu ancien combattant » la connotation est alors nettement négative… à raison ou à tort.

Le mot du 16 janvier 2015

procrastination

            Bien des soucis, bien des problèmes, voire bien des drames, seraient évités si, dans la vie, le citoyen lambda comme le « décideur » (sic) ne pratiquaient pas à longueur d’année (année est figé au singulier, en principe) la procrastination. Ce mot revient actuellement dans la bouche de commentateurs qui fustigent les atermoiements (un seul t, et un e médian dû au fait que ce substantif appartient à la famille d’un verbe en -yer, tels aboiement [aboyer], bégaiement [bégayer], paiement [payer]…) des politiciens de tous bords (plutôt au pluriel = « de tous les bords »).

            Si la prudence  –  même jusqu’à la prudence dite de Sioux  –  doit s’associer à l’analyse intelligente, impartiale, raisonnée, froide, face à toute question à trancher, face aux difficultés de tous ordres, cela ne doit pas conduire sans cesse à des manœuvres dilatoires, à des ajournements à tout-va, à des tergiversations… qui dans la plupart des cas aggravent les problèmes. Appliquer des cautères sur des jambes de bois, détourner les yeux des réalités, empêcher les vérités d’être dites, pratiquer le mensonge par omission, c’est rejoindre le mot attribué à la favorite de Louis XV, la Pompadour, après la calamiteuse défaite de l’incapable Soubise, à Rossbach, face à Frédéric II, en 1757 : « Après nous, le Déluge ! ». Belle illustration de la procrastination irresponsable et égoïste, puisque cela équivaut à « peu importe ce qui peut arriver, dès lors que ce sera après ma mort » !

            Personne ne peut savoir si la marquise, dans sa pensée, écrivait déluge avec, ou non, une majuscule initiale… Normalement, elle aurait dû faire allusion au déluge de la Bible, le fameux Déluge universel décidé par Dieu, excédé par la violence des hommes : « Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre. » […] Au bout de sept jours, les eaux du déluge vinrent sur la terre»  (Genèse.) Étant donné la signification particulière, il est logique de voir ici dans Déluge un nom propre à majuscule.

            Procrastination vient du latin procrastinatio, « ajournement, délai ».

*****

 

           La première édition du Salon du livre de Paris-7e se déroulera le mercredi 11 février dans la mairie du 7e arrondissement. Plusieurs animations, s’adressant soit aux juniors, soit aux seniors, soit à tous publics, seront proposées, dont une jubilatoire et humoristique « séance du dictionnaire » animée par l’Académie Alphonse Allais et une dictée gratuite, ainsi qu’un jeu-concours non moins gratuit autour de la littérature française que je concocterai également. Nombreux prix pour les participants.

        Il serait bon que les personnes intéressées par la dictée s’inscrivent auprès de moi, ce qui permettra de préparer au mieux la salle. Merci !

Le mot du 15 janvier 2015

miséricordieux

            Dans le Coran – en tout cas, et, sauf erreur, dans toutes les versions en français que l’on peut consulter sur internet à défaut de disposer d’une version livresque –, Allah est constamment dénommé comme étant « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ». Ainsi dès le prologue ou ouverture (Al-Fatiha) : « 1. Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux , 2. Louange à Allah, Seigneur de l’Univers , 3.  Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » (trois premiers versets de la première sourate).

            Ces versions en ligne du Coran sont cautionnées, sauf erreur là aussi,  par des autorités du culte musulman.

          Si le mot français miséricordieux traduit bien exactement la notion du terme arabe, alors Allah est un dieu constamment bon et clément, indulgent, qui pardonne généreusement. La miséricorde est, en religion, la bonté par laquelle Dieu fait grâce aux hommes…

            La miséricorde ne doit pas s’observer qu’à l’égard des adeptes de la religion que l’on pratique soi-même si l’on est croyant. Sinon, ce n’est plus… la miséricorde ! Les vrais croyants d’une religion dont le dieu est proclamé comme étant « le Tout Miséricordieux » sont obligés de pratiquer eux aussi la miséricorde, la tolérance, la bonté. De la même façon que les fidèles d’une religion… pacifique ont droit, dans un État laïque, seul garant des libertés d’expression et d’opinion, à la tolérance et à l’exercice de leur culte. De même ont droit au respect les athées, les libres penseurs, les libertaires pacifistes… !

           Ceux qui éventrent des femmes enceintes, enlèvent et violent des écolières, des adolescentes et des femmes, ensuite vendues et réduites à l’esclavage (il est peut-être bon de rappeler ici que les Européens ne furent pas les seuls ni les premiers à pratiquer, en Afrique, cet immonde esclavage des personnes de race noire), massacrent dans des conditions atroces tous ceux qui ne partagent pas leur fanatisme, ne peuvent pas se réclamer du « Tout Miséricordieux ». En plus d’être des fascistes, des racistes et des machistes, ce sont des mécréants.

            Un peu de vocabulaire, et pour terminer sur une note humoristique – l’humour faisant absolument partie de la liberté d’expression, qui s’arrête, comme chacun sait (?), où commence celle d’autrui : on appelle miséricorde une petite saillie sous une stalle d’église, saillie permettant astucieusement de s’appuyer lorsque le siège est relevé ; la personne donne ainsi l’impression d’être debout !

 

Le mot du 14 janvier 2015

commissariat

    Parmi les mots que l’actualité met sur le devant de la scène figure commissariat(s) : entendez commissariat(s) de police. D’ailleurs, même sans les événements qui accaparent l’attention, ce terme est des plus usités : il fait partie de la vie civile, de la vie de tous les jours. On va au commissariat pour demander des papiers, ou pour les signer ; on y va pour déposer plainte, etc. Ce dérivé de commissaire revient constamment dans la pléthore de séries policières diffusées à la télévision…

            Eh bien (N. B. : cette interjection s’écrit avec eh, et non et), en dépit de sa fréquence d’emploi, le vocable est maltraité, déformé, à longueur de journée par des personnes censées maîtriser le vocabulaire : les journalistes et les comédiens, qui, par barbarisme, disent « commissairiat » ! À l’écrit, la faute est moins récurrente.

       Non,   pas    plus  que   notaire   n’a   donné     « notairiat »,  « notairial(e) »  et « notairié(e) », mais notariat, notarial(e) et notarié(e), pas plus que honoraire n’a donné « honorairiat », mais honorariat, le dérivé licite de commissaire est exclusivement commissariat.

            Il en va de même pour toute une série de mots dérivés de termes en –aire : salariat (salaire), secrétariat (secrétaire), prolétariat (prolétaire), actionnariat (actionnaire), volontariat (volontaire), sociétariat (sociétaire), vicariat (vicaire)…

         Pour sourire un peu, rappelons que Courteline n’a pas écrit « Le commissaire est bonne d’enfant(s) », mais : Le commissaire est bon enfant.  (Ce titre d’oeuvre étant formé d’une phrase à la voix active, seul le premier mot, quelle que soit sa nature grammaticale, prend une majuscule.  Cas identiques : Le facteur sonne toujours deux fois, Le train sifflera trois fois, Le drapeau noir flotte sur la marmite, etc.)

 

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Rappel : le mercredi 11 février se tiendra à la mairie du VIIe arrondissement de Paris le premier « Salon du livre du VIIe », qui comportera notamment une animation menée par l’Académie Alphonse Allais, ainsi qu’une dictée gratuite ouverte à tous. Les personnes désireuses de participer à cette dictée peuvent d’ores et déjà s’inscrire auprès de moi.